Monstres et Merveilles


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« Chansons de la Terre Mourante » volume 1

Un recueil amusant et onirique, porté par sept auteurs prestigieux, qui honore l’œuvre de Jack Vance.

Couverture illustrée par Andy Brase

Couverture illustrée par Andy Brase

« A l’autre bout du temps, un soleil rouge et obèse jette sur la Terre mourante sa lumière de fin du monde. » Désormais en deuil, la Terre Mourante n’a jamais aussi bien porté sa robe lie-de-vin. Mais, même séparée de son créateur, cette orpheline ne connaîtra jamais l’extinction de son astre souffreteux. Car le chef d’œuvre de Jack Vance a été adopté par une génération de lecteurs et d’auteurs qui lui rendent un bel hommage dans cette anthologie, dirigée par Gardner Dozois et George R. R. Martin.
Publié du vivant du Maître, ce recueil est donc né d’une volonté de remercier une idole, voire un ami. Ainsi, chaque nouvelle est chargée de la tendre affection d’un auteur pour son mentor. Elles sont accompagnées d’une postface où les écrivains racontent l’influence des romans de Vance sur leur carrière, ainsi que des anecdotes sur une amitié de longue date.

« Chansons de la Terre Mourante » est édité en deux volumes. Ce premier tome rassemble les nouvelles de 7 noms prestigieux : Robert Silverberg, Terry Dowling, Glen Cook, Byron Tetrick, Walter Jon Williams, George R. R. Martin et Jeff Vandermeer. Même si elles sont accessibles à tous, les histoires seront probablement plus savoureuses pour les initiés au cycle de la Terre Mourante. Ceux-ci seront émus de reconnaître de vieux amis, comme Cugel et Rhialto, ou encore le peuple Twk et les déodandes. Les intrigues sont captivantes. Dans certaines, j’ai retrouvé ce ton sirupeux et élégant propre à l’univers. Dans d’autres, l’humour cynique mitonné aux coups dans le dos, à la Cugel. Et à chaque fois, l’inventivité foisonnante de cette contrée magique. Robert Silverberg, par exemple, nous raconte l’histoire d’un noble châtelain, accroc à l’ivresse et la poésie, qui a tout fait et tout vu. Mais à présent, son quotidien alterne entre grands crus et déclamations mélancoliques. Mais son meilleur « jus d’octobre », le cru véritable d’Erzuine Thale, il le réserve pour la fin, lorsque le soleil bordeaux et boursouflé s’éteindra. Qui sait si son grand projet ne risque pas d’être bouleversé ? Excepté l’ennuyeuse nouvelle de Glen Cook, l’anthologie est riche en surprises et situations excitantes : mages piégés dans un tournoi burlesque, jeune baroudeur en quête de son père ou encore une improbable tablée de voyageurs réunis par le hasard dans une mystérieuse taverne.

La Terre mourante est un fantastique foyer d’histoires. L’œuvre de Jack Vance est si propice à l’imagination débridée, à la création, qu’une anthologie autour de son univers semble bien à-propos.  Ses « Chansons de la Terre Mourante » prouvent que le vieux soleil n’est décidemment pas prêt de s’éteindre.

Illustration de Tom Kidd pour l'édition de Subterranean Press

Illustration de Tom Kidd pour l’édition de Subterranean Press

Pour en savoir plus :

Bubble puceLe tome 2 est disponible et rassemble des nouvelles de Tanith Lee, Paula Volsky, Tad Williams, Lucius Shepard, Matthew Hughes, Elizabeth Moon, John C. Wright, Neil Gaiman.

Bubble puce La couverture de l’édition française (ActuSF) a été dessinée par Andy Brase. Cet artiste américain s’est illustré dans de nombreux domaines tels que les comics (Dark Horse, Marvel…) ainsi que le jeu de rôle (Wizards of the Coast…). Il est également l’auteur de couvertures de certains romans de George R. R. Martin, comme « Skin Trade » et « Dragon de glace » (parus également chez ActuSF). Ses dessins sont sombres, contrastés et essentiellement basés sur l’encrage.

Son blog

Bubble puceTom Kidd est un illustrateur américain. Son œuvre, même si résolument moderne, rappelle un peu les vieilles couvertures de Science-Fiction et Fantasy des années 30-40. En 2004, il a reçu un World Fantasy Award en tant que Meilleur Artiste. Il a illustré l’édition américaine de « Songs of Dying Earth », chez Subterranean Press.

Son site

Son blog

 
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« La Compagnie noire  » de Glen Cook

Un récit humain, donc sombre, où tous les archétypes du genre gagnent en complexité. 

Mise en bouche : La compagnie noire, troupe de mercenaire, a traversé les époques et les batailles. Son histoire est consigné dans les Annales de la troupe. Ses hommes respectent une tradition séculaire et honorent toujours leurs contrats, quelque soit leur employeur. Mais, Toubib, l’annaliste, va être témoin d’un bouleversement qui amènera la compagnie au service de la Dame et de ses Asservis, le « mal » absolu. Mais bon, après tout, un contrat reste un contrat…

La garde de nuit

La compagnie me fait penser aux hommes du mur de G.R.R. Martin. Leurs frères, ils ne les ont pas choisis. Parfois, il s’agit d’anciens soldats, parfois de véritables ordures. Mais le passé est derrière eux. Désormais, la compagnie est leur famille. Les mercenaires vivent à présent dans la même bouse. Leurs existences ravagées n’ont aucun sens hors du bataillon. Et pour cela, ils acceptent chaque homme même dans ses pires bassesses. Âmes perdues, ils dédient leur nouveau départ à la compagnie, ses traditions et son honneur.

Glen Cook rompt donc avec le merveilleux. En effet, la compagnie noire ne rassemble aucun preux chevalier. Les combat loyaux jusqu’à la mort pour la pucelle du coin ne sont pas à l’ordre du jour. Ici, on massacre et surtout quand l’ennemi est désarmé, le froc baissé. On chie sur les pavillons blancs. La guerre est crade, le narrateur ne le cache pas. Et donc la compagnie choisira la ruse plutôt qu’ un téméraire affrontement, la fuite à la place de la mort. Et parfois, la cruauté étouffera la justice. Mais l’auteur ne verse jamais dans le glauque pour autant. Il suggère, sans descriptions détaillées et gores. Le ton reste positif.

Le récit n’est donc pas aussi noir qu’il y parait. Et cela, grâce notamment à un léger humour caustique. En effet, les personnages font preuve d’un cynisme appréciable. Ils se charrient, observent leur situation avec ironie. C’est un autre attrait de la compagnie. La vie est dégueulasse mais ça ne nous empêche pas d’en rire entre potes. On se remonte le moral, on s’écoute, on respecte le silence d’autrui. Un aspect très moderne chez Cook est que la morale est relative. Le mal n’est dans le fond qu’une question de point de vue. Le méchant, c’est seulement celui qui est en face. Il n’y a aucune vérité dans l’éthique. Cela donne beaucoup d’humanité aux personnages, y compris aux grands méchants encapuchonnés de noir à la nazgul.

Illustration de Didier Graffet aux éditions Atalante

Carte ou pas carte ?

Le seul truc un peu lourd du roman, ce sont les tactiques militaires. La situation, les déplacements des troupes prennent pas mal de place dans le récit. Et cela est d’autant plus problématique qu’ il n’y a pas de cartes. Alors, je sais que la cartographie en fantasy est un gros débat. Je suis d’accord que cela ne doit pas être systématique. Mais du coup, la description des évènements sans support visuel devient parfois lourde. D’un côté, on se fout de savoir que la ville de Binar est à 15km au nord-est de la frontière ouest du camp rebelle. Ce n’est pas l’essence du récit. D’un autre côté, les stratégies et décisions militaires sont des enjeux narratifs importants.

Illustration du tome 1 par Raymond Swanland

La plume, plus forte que l’épée

Comme souvent en fantasy classique, le narrateur rappelle que nos souffrances et nos joies sont des chiures de puces dans le cosmos. L’oubli y apparait alors comme la véritable mort. Mais le salut des hommes se trouve dans l’écriture. En effet, le narrateur retranscrit dans ses annales l’histoire de ces mercenaires, leur offrant ainsi un bout d’éternité. Le lecteur le sait, les histoires éveillent l’humain en nous. Peut-être que leurs vies de chiures de mouche n’est pas si futile après tout.

« Nul ne chantera des chansons en notre mémoire. Nous sommes la dernière compagnie franche de Khatovar. Nos traditions et nos souvenirs ne vivent que dans les présentes Annales. Nous sommes les seuls à porter notre deuil. C’est la Compagnie noire contre le monde entier. Il en a été et il en sera toujours ainsi. »

Les illustrateurs :

http://www.didiergraffet.com/ : Didier Graffet est un illustrateur français qui travaille autour du thème « mondes et voyages ». Son oeuvre ne se limite pas à la fantasy classique. Il illustre autant l’univers de Jules Vernes que celui d’Arthur.

http://www.raymondswanland.com/ : L’illustrateur californien est l’auteur de la couverture des éditions Gollancz. Il a participé au design de l’univers d’Oddworld et de Magic : The Gathering. A visiter !