Monstres et Merveilles


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« La Triste Histoire des Frères Grossbart » de Jesse Bullington

Un voyage délirant et savoureusement cruel, qui, cependant, s’avère ennuyeux.

Couverture (Panini Books)

Couverture (Panini Books)

Mise en bouche : Cette histoire commence dans l’Europe fantasmée du 14ème siècle. Démons fangeux et sorcières harcèlent les voyageurs. Peste et famine ravagent les campagnes. Mais aucun de ces fléaux n’égale les frères Grossbart. Pilleurs de tombes de génération en génération, les Grossbart ne suivent que leurs propres lois, impitoyables. Laissant derrière eux un sillon de sang et de cadavres, les jumeaux tracent leur route vers la lointaine « Gypte » et ses promesses d’opulents tombeaux.

Des périgrinations macabres et comiques

L’année 2013 marque le retour de la collection Eclipse sous le label des éditions Panini Books. Cet évènement s’accompagne d’une réédition de titres emblématiques de leur catalogue, dont „La Triste Histoire des Frères Grossbart” de Jesse Bullington. Présentés comme des personnages historiques du folklore allemand, nos compères sont au centre d’un „road trip” macabre. Leur voyage vers l’Orient est ponctué de multiples aventures et rencontres. Grâce à cette narration picaresque, le roman gagne une véritable consistance moyenâgeuse. Ce ton digne d’un manuscrit médiéval est renforcé par une ambiance particulièrement sinistre. De fait, Jesse Bullington décrit des scènes abjectes mêlant sang, pus et crasse. Il en résulte une teinte de conte infâme très réussie dont on se délecte dans un frisson.
Le point fort du roman réside dans les dialogues complètement barrés, notamment entre les deux frères. Empreint d’un vocabulaire paillard, leurs invectives sont bourrées de gouaille et de cynisme. On se marre bien souvent en lisant certaines répliques. Les jumeaux portent un regard complètement décalé sur leur société. Ils s’inventent des principes délirants. Ils vouent, par exemple, un culte limite charnel à la Vierge Marie mais crachent sur Jésus, considéré comme un stupide couard.

Ennui mortel ?

Illustration de  Istvan Orosz (Panini Books)

Illustration de Istvan Orosz (Panini Books)

On apprécie donc ces héros atypiques et ce cadre grotesque bien planté. Cependant, le roman n’est pas très équilibré. En effet, les moments captivants sont contrebalancés par d’autres bien plus lourds. En particulier, les nombreuses scènes d’actions m’ont beaucoup ennuyées. Ces passages sont confus et sans saveurs. Le lecteur s’y perd et finit par se désintéresser du sort des personnages. Cette impression ne se limite pas aux combats ; beaucoup de longueurs ralentissent le récit. Ces somnolences passagères couplées à un manque d’empathie pour les personnages pousse le lecteur hors du récit.
La fin de cette aventure part complètement en vrille. On ne saisit plus très bien les motivations de certains protagonistes qui délirent complètement. Bien sûr, ce caractère insaisissable et déjanté est certainement très jouissif. Mais paradoxalement, autant d’incongruité déstabilise la lecture et crée de la distance avec l’univers.

Design du livre

La réalisation de l’ouvrage est superbe : le grain du papier, la typo, les lettrines en début de chapitre et surtout la couverture. L’illustration magnifique de cette dernière a été réalisée par Istvan Orosz, artiste hongrois. Celui-ci utilisent une technique traditionnelle de gravure sur bois. Son travail exceptionnel sur les illusions d’optique (dont les anamorphoses) mérite le coup d’oeil. Le design et la typo sont l’oeuvre de Keith Hayes et Lauren Panepinto

Illustration de Istvan Orosz (Panini Books)

Illustration de Istvan Orosz (Panini Books)

Illustrations et liens:

Site de Istvan Orosz : Gallery Diabolus

Blog de Jesse Bullington : Blog

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« Le Dernier Loup-garou  » de Glen Duncan

Un récit sombre, macabre et sexy doté d’un style particulièrement éloquent

Couverture des éditions Denoël, Lunes d'encre

Couverture des éditions Denoël, Lunes d’encre

Mise en bouche :  « C’est officiel, dit Harley. Ils ont tué le Berlinois il y a deux nuits. Tu es le dernier. » Un silence puis : « Je suis désolé. » Ainsi commence le journal de notre survivant, Jake Marlowe. Une fois le Berlinois décapité, la tête de notre Lycanthrope bicentenaire sera donc la prochaine à tomber. En effet, la Chasse, association de traqueurs de créatures occultes, se le réserve en dessert, ultime douceur d’adrénaline. Mais Jake, désabusé, accueille l’information avec soulagement. En effet, il compte bien leur offrir son cou et en terminer avec cette existence vaine et fade dédiée à la sainte trinité baisetuemange. Mais dans cette foutue vie, rien ne se passe jamais comme prévu.

Style ciselé et vision désabusée

Couverture de l'édition orignal de Random House

Couverture de l’édition orignal de Random House

« The Last Werewolf » est le premier roman d’une trilogie de Glen Duncan, auteur britannique de «Moi, Lucifer ». Ce livre est l’indispensable remède pour les lecteurs nauséeux des récits pré pubères pseudo-vampririques insipides. Ici, les mythes de créatures occultes en tous genres sont redorés. Ou plutôt non, l’auteur les replonge dans les obscures eaux noires d’où ils émergèrent. Ainsi, même si le contexte est moderne, le lecteur savoure une histoire profonde et réaliste.
Ces qualités se manifestent très probablement grâce à la psychologie fouillée des personnages. Car en effet, on découvre la vie de Jake Marlowe à travers son journal. Des chroniques qui nous offrent un accès direct à ses réflexions intimes. Et le génie de l’auteur, Glen Duncan, est de fusionner fond et forme, psychologie et style. Marlowe s’exprime à travers une écriture animale hachée, versée dans l’instant. Les mots rappellent sa pulsion animale, camouflée dans les tripes. Ses formules intelligemment écrites tombent justes. Cependant, cette écriture travaillée empêche par moments une lecture fluide. Mais en milieu de récit, la mécanique se met en place et on savoure davantage les divagations du héros. Les propos se gorgent de philosophies nihilistes, de visions poétiques noyées dans le whisky. Jake arbore une vision désabusée, lointaine sur l’activité humaine. Son regard vaporise une atmosphère de roman noir. Un bar d’hôtel. Une chambre de pute. Un appartement d’où l’on observe les lumières de la ville, témoins d’une effervescence qui ne nous concerne plus.

Une sensualité fascinante

Couverture australienne (Text Publishing)

Couverture australienne (Text Publishing)

Le sexe est très présent. Jamais racoleur, le récit le décrit sans tabous, avec beaucoup de force et de sensualité. A la fois, dépeint comme une activité animale, mais aussi, et pour les mêmes raisons, comme notre plus proche contact avec le divin. Il intègre complètement cette peinture de l’homme où l’amour, la faim, le sexe, la vie forment un tout. Ces notions renvoient à la même force que soutient la philosophie nihiliste du personnage. L’humain donne un nom à ce qu’il expérimente, s’invente des illusions de moralité. Mais la vie n’est pas morale. Elle est. Brutalité, jouissance, affection. Elle trouve son chemin par nos corps et se fichent bien de nos illusions de « conscience” ou de « moi”. Le reste n’est que verbiage.

L’atout de l’intrigue n’est pas vraiment l’originalité. C’est son réalisme et son magnétisme qui nous empêche de décrocher. Si l’histoire était racontée de manière factuelle, elle ne brillerait pas par son inventivité. Mais sa savante narration nous appelle. Le loup-garou touche vraiment aux fluides qui nous construisent. Mélange de réflexions et d’expériences corporelles, il nous propulse au coeur de notre réseau synaptique et hormonale. Chaque page vibre de cette énergie vitale.

« Ridley Scott en a acquis les droits cinématographique” Pensée coupable : Merde. Dommage. C’était si bon comme ça.