Monstres et Merveilles


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« Baroudeur » de Jack Vance

Un recueil inventif et coloré qui enchantera les bohémiens de l’imaginaire

Couverture illustrée par Véronique Meignaud (ActuSF)

Couverture illustrée par Véronique Meignaud (ActuSF)

« Baroudeur » porte admirablement son nom. De fait, lorsque l’on connaît l’auteur, ce titre sonne comme une évidence. Voyages et exotisme manquent rarement à l’appel chez Jack Vance. Ce recueil édité par ActuSF comprend cinq nouvelles du maître. Auparavant publiés par Pocket, ces textes ne sont donc pas inédits. Toutefois, un coup de projecteur s’avère toujours bienvenu pour des oeuvres méconnues.

Comme souvent dans les recueils, les cinq histoires ne s’équivalent pas. Même si elles sont toutes plaisantes à lire, les nouvelles « Personnes déplacées » et « Le Papillon de Lune » sortent vraiment du lot. Rien que pour ces deux trouvailles, l’ouvrage est fortement conseillé. Il est à signaler que cette édition n’a pas bénéficié des corrections de la Vance Integral Edition.

La Princesse Enchantée (« The Enchanted Princess » 1954)

Chaque jour, la clinique pour enfants Krebius projette une aventure fantastique d’Ulysse à ses petits malades. Poussé par la curiosité, un professionnel des effets spéciaux, James Aiken, insiste pour assister au spectacle. Le technicien est abasourdi. Le réalisme du court-métrage est saisissant. La magie de cette réalisation dépasse ses pauvres compétences. Intrigué, il enquête auprès du Dr. Krebius.

Jack Vance évoque les promesses du cinéma de son temps, celui des années 50. Malgré le contexte, la nouvelle est surprenante de modernité. Il nous parle de nos rêves et nos angoisses matérialisés à l’écran. Ce faisant, il montre aussi les limites du 7ème art par rapport à la littérature. « La Princesse Enchantée » révèle la puissance évocatrice des histoires et leur capacité à résonner avec notre vie intérieure.

Personnes Déplacées (« DP! » 1953)

Personne ne sait d’où ils viennent. Personne ne les comprend. Leur apparence est similaire à la nôtre excepté leur peau laiteuse et imberbe. Au début, il n’en sort que quelques uns, mais, chaque jour, leur nombre s’accroît. Au commencement, ils n’étaient que curiosités, mais rapidement ils deviennent un problème.

Cette histoire est absolument géniale ! L’auteur la raconte par l’intermédiaire de manchettes de journaux, de reportages, de discours. Ainsi, le lecteur prend le rôle du quidam qui découvre les évènements. Du coup, le récit, très immersif, interpelle. Jack Vance s’y montre très lucide. Il parle de notre manque d’empathie et de l’inefficacité de nos organes internationaux face aux tragédies humaines. Il pointe la politique de l’autruche de l’homme de la rue, celle du lecteur. Une nouvelle qui rappelle « Point Chauds » de Laurent Genefort ou le film « District 9 » de Neill Blomkamp.

Le Papillon de Lune (« The Moon Moth » 1961)

Couverture de l'éditon Dobson Science-Fiction

Couverture de l’éditon Dobson Science-Fiction

Thyssel est le nouvel attaché consulaire des Planètes Mères sur Sirène. Loin d’être prestigieuse, cette nomination est un désastre. Et pour cause, les nombreux prédécesseurs de Thyssel ont tous été massacrés pour un manquement à l’étiquette ou pour une simple faute de goût. Car sur Sirène, les règles protocolaires sont d’une complexité cauchemardesque. Les habitants ne s’adressent la parole qu’en chantant, accompagnés de l’instrument approprié à leur ton, leur position sociale et celle de leur interlocuteur. De plus, les indigènes portent tous un masque qui varie aussi selon une myriade de paramètres. Bref, apprendre à vivre sur Sirène relève du défi. Et cette difficulté devient effarante lorsque les Planètes Mères ordonnent à Thyssel d’appréhender le criminel Haxo Angmark. Comment démasquer le dangereux fugitif dans ce monde où changer d’identité revient à porter un autre masque ?

« Papillon de Lune » renoue avec la créativité exotique de Jack Vance. Mais comme à son habitude, l’auteur ne se limite pas à l’émerveillement gratuit. Toutes ses idées farfelues servent subtilement l’intrigue. Le monde de Sirène rappelle la Terre Mourante par son ton humoristique. Cependant, cette apparente légèreté couve de belles réflexions sur la personnalité et la société.

Adaptation graphique de la nouvelle par Humayoun Ibrahim

Adaptation graphique de la nouvelle par Humayoun Ibrahim

Le Bruit (« The Noise » 1952)

Projet d'animation de Veronique Meignaud "Chor'Biose"

Projet d’animation de Veronique Meignaud « Chor’Biose »

Galispell et le capitaine Hess découvrent le récit étrange d’un voyageur spatial, naufragé sur une planète déserte. A la lecture de celui-ci, ils s’interrogent : folie ou vérité ?

Ce texte est plus énigmatique. M. Vance évoque plutôt qu’il n’impose. Cela donne certes davantage de place à l’interprétation du lecteur. Mais en contrepartie, l’histoire laisse un peu indifférent.

Le Temple de Han (« The Temple of Han » 1951)

S’introduire dans le temple de Han fut d’une facilité déconcertante pour Kelly. S’emparer de l’œil de la Septième Année s’avéra une partie de plaisir. Par contre, ce voleur n’avait pas prévu les conséquences de son sacrilège. Après tout, que peut-on craindre d’une bande de fervents demeurés en robe de chambre ? La réponse s’impose brutalement lorsque la planète se transforme et que les innocents commencent à mourir.

Á défaut d’être original, « Le Temple de Han » est un petit récit divertissant. Le personnage de Kelly rappelle un peu Cugel. Tout comme l’astucieux roublard de la Terre Mourante, Kelly a le bagou et l’intelligence de son côté. Ses petites manipulations et stratégies pour sauver sa peau sont très plaisantes à suivre.

En somme, « Baroudeur » est une lecture très plaisante. Ce livre constitue une bonne entrée en matière pour découvrir Jack Vance. Jamais pesantes, les nouvelles immergent le lecteur dans des univers variés. Un recueil parfait pour les romanichels de l’imaginaire.

Pour en savoir plus :

Véronique Meignaud est l’illustratrice du recueil. Cette Artiste canadienne expérimente en mêlant mouvement et arts graphiques. Ses créations oniriques et évanescentes sont tout en fluidité et finesse. Ses magnifiques illustrations sont à découvrir sur son site !

Humayoun Ibrahim est un illustrateur new-yorkais. Son premier roman graphique, «The Moon Moth » (« Le Papillon de Lune ») est l’adaptation de la nouvelle éponyme. Un extrait

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« La Triste Histoire des Frères Grossbart » de Jesse Bullington

Un voyage délirant et savoureusement cruel, qui, cependant, s’avère ennuyeux.

Couverture (Panini Books)

Couverture (Panini Books)

Mise en bouche : Cette histoire commence dans l’Europe fantasmée du 14ème siècle. Démons fangeux et sorcières harcèlent les voyageurs. Peste et famine ravagent les campagnes. Mais aucun de ces fléaux n’égale les frères Grossbart. Pilleurs de tombes de génération en génération, les Grossbart ne suivent que leurs propres lois, impitoyables. Laissant derrière eux un sillon de sang et de cadavres, les jumeaux tracent leur route vers la lointaine « Gypte » et ses promesses d’opulents tombeaux.

Des périgrinations macabres et comiques

L’année 2013 marque le retour de la collection Eclipse sous le label des éditions Panini Books. Cet évènement s’accompagne d’une réédition de titres emblématiques de leur catalogue, dont „La Triste Histoire des Frères Grossbart” de Jesse Bullington. Présentés comme des personnages historiques du folklore allemand, nos compères sont au centre d’un „road trip” macabre. Leur voyage vers l’Orient est ponctué de multiples aventures et rencontres. Grâce à cette narration picaresque, le roman gagne une véritable consistance moyenâgeuse. Ce ton digne d’un manuscrit médiéval est renforcé par une ambiance particulièrement sinistre. De fait, Jesse Bullington décrit des scènes abjectes mêlant sang, pus et crasse. Il en résulte une teinte de conte infâme très réussie dont on se délecte dans un frisson.
Le point fort du roman réside dans les dialogues complètement barrés, notamment entre les deux frères. Empreint d’un vocabulaire paillard, leurs invectives sont bourrées de gouaille et de cynisme. On se marre bien souvent en lisant certaines répliques. Les jumeaux portent un regard complètement décalé sur leur société. Ils s’inventent des principes délirants. Ils vouent, par exemple, un culte limite charnel à la Vierge Marie mais crachent sur Jésus, considéré comme un stupide couard.

Ennui mortel ?

Illustration de  Istvan Orosz (Panini Books)

Illustration de Istvan Orosz (Panini Books)

On apprécie donc ces héros atypiques et ce cadre grotesque bien planté. Cependant, le roman n’est pas très équilibré. En effet, les moments captivants sont contrebalancés par d’autres bien plus lourds. En particulier, les nombreuses scènes d’actions m’ont beaucoup ennuyées. Ces passages sont confus et sans saveurs. Le lecteur s’y perd et finit par se désintéresser du sort des personnages. Cette impression ne se limite pas aux combats ; beaucoup de longueurs ralentissent le récit. Ces somnolences passagères couplées à un manque d’empathie pour les personnages pousse le lecteur hors du récit.
La fin de cette aventure part complètement en vrille. On ne saisit plus très bien les motivations de certains protagonistes qui délirent complètement. Bien sûr, ce caractère insaisissable et déjanté est certainement très jouissif. Mais paradoxalement, autant d’incongruité déstabilise la lecture et crée de la distance avec l’univers.

Design du livre

La réalisation de l’ouvrage est superbe : le grain du papier, la typo, les lettrines en début de chapitre et surtout la couverture. L’illustration magnifique de cette dernière a été réalisée par Istvan Orosz, artiste hongrois. Celui-ci utilisent une technique traditionnelle de gravure sur bois. Son travail exceptionnel sur les illusions d’optique (dont les anamorphoses) mérite le coup d’oeil. Le design et la typo sont l’oeuvre de Keith Hayes et Lauren Panepinto

Illustration de Istvan Orosz (Panini Books)

Illustration de Istvan Orosz (Panini Books)

Illustrations et liens:

Site de Istvan Orosz : Gallery Diabolus

Blog de Jesse Bullington : Blog


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« Le Dernier Loup-garou  » de Glen Duncan

Un récit sombre, macabre et sexy doté d’un style particulièrement éloquent

Couverture des éditions Denoël, Lunes d'encre

Couverture des éditions Denoël, Lunes d’encre

Mise en bouche :  « C’est officiel, dit Harley. Ils ont tué le Berlinois il y a deux nuits. Tu es le dernier. » Un silence puis : « Je suis désolé. » Ainsi commence le journal de notre survivant, Jake Marlowe. Une fois le Berlinois décapité, la tête de notre Lycanthrope bicentenaire sera donc la prochaine à tomber. En effet, la Chasse, association de traqueurs de créatures occultes, se le réserve en dessert, ultime douceur d’adrénaline. Mais Jake, désabusé, accueille l’information avec soulagement. En effet, il compte bien leur offrir son cou et en terminer avec cette existence vaine et fade dédiée à la sainte trinité baisetuemange. Mais dans cette foutue vie, rien ne se passe jamais comme prévu.

Style ciselé et vision désabusée

Couverture de l'édition orignal de Random House

Couverture de l’édition orignal de Random House

« The Last Werewolf » est le premier roman d’une trilogie de Glen Duncan, auteur britannique de «Moi, Lucifer ». Ce livre est l’indispensable remède pour les lecteurs nauséeux des récits pré pubères pseudo-vampririques insipides. Ici, les mythes de créatures occultes en tous genres sont redorés. Ou plutôt non, l’auteur les replonge dans les obscures eaux noires d’où ils émergèrent. Ainsi, même si le contexte est moderne, le lecteur savoure une histoire profonde et réaliste.
Ces qualités se manifestent très probablement grâce à la psychologie fouillée des personnages. Car en effet, on découvre la vie de Jake Marlowe à travers son journal. Des chroniques qui nous offrent un accès direct à ses réflexions intimes. Et le génie de l’auteur, Glen Duncan, est de fusionner fond et forme, psychologie et style. Marlowe s’exprime à travers une écriture animale hachée, versée dans l’instant. Les mots rappellent sa pulsion animale, camouflée dans les tripes. Ses formules intelligemment écrites tombent justes. Cependant, cette écriture travaillée empêche par moments une lecture fluide. Mais en milieu de récit, la mécanique se met en place et on savoure davantage les divagations du héros. Les propos se gorgent de philosophies nihilistes, de visions poétiques noyées dans le whisky. Jake arbore une vision désabusée, lointaine sur l’activité humaine. Son regard vaporise une atmosphère de roman noir. Un bar d’hôtel. Une chambre de pute. Un appartement d’où l’on observe les lumières de la ville, témoins d’une effervescence qui ne nous concerne plus.

Une sensualité fascinante

Couverture australienne (Text Publishing)

Couverture australienne (Text Publishing)

Le sexe est très présent. Jamais racoleur, le récit le décrit sans tabous, avec beaucoup de force et de sensualité. A la fois, dépeint comme une activité animale, mais aussi, et pour les mêmes raisons, comme notre plus proche contact avec le divin. Il intègre complètement cette peinture de l’homme où l’amour, la faim, le sexe, la vie forment un tout. Ces notions renvoient à la même force que soutient la philosophie nihiliste du personnage. L’humain donne un nom à ce qu’il expérimente, s’invente des illusions de moralité. Mais la vie n’est pas morale. Elle est. Brutalité, jouissance, affection. Elle trouve son chemin par nos corps et se fichent bien de nos illusions de « conscience” ou de « moi”. Le reste n’est que verbiage.

L’atout de l’intrigue n’est pas vraiment l’originalité. C’est son réalisme et son magnétisme qui nous empêche de décrocher. Si l’histoire était racontée de manière factuelle, elle ne brillerait pas par son inventivité. Mais sa savante narration nous appelle. Le loup-garou touche vraiment aux fluides qui nous construisent. Mélange de réflexions et d’expériences corporelles, il nous propulse au coeur de notre réseau synaptique et hormonale. Chaque page vibre de cette énergie vitale.

« Ridley Scott en a acquis les droits cinématographique” Pensée coupable : Merde. Dommage. C’était si bon comme ça.


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« Perdido Street Station » de China Miéville

 Une oeuvre vraiment excentrique et donc incontournable. Un exotisme bienvenu dans le paysage de l’imaginaire.

Mise en bouche : Nouvelle-Crobuzon : une métropole tentaculaire et exubérante, au coeur d’un monde insensé. Humains et hybrides mécaniques y côtoient les créatures les plus exotiques à l’ombre des cheminées d’usine et des fonderies. Depuis plus de mille ans, le Parlement et son impitoyable milice règnent sur une population de travailleurs et d’artistes, d’espions, de magiciens, de dealers et de prostituées. Mais soudain un étranger, un homme-oiseau, arrive en ville avec une bourse pleine d’or et un rêve inaccessible : retrouver ses ailes. Isaac Dan der Grimnebulin, savant fou et génial, accepte de l’aider. Mais ses recherches vont le conduire à libérer une abomination sur la ville tout entière…(source : Pocket)

« Perdido Street station » est un de ces romans tellement originaux qu’ils bousculent les belles définitions. De fait, l’univers de China Mieville est une véritable claque. Sa ville explose toutes les conventions. On y rencontre des khépris, femmes à têtes de scarabées, des cactus humanoïdes, des « recréés », des condamnées à une restructuration du corps… Ce monde présente une technologie de rouages et de vapeur à la steampunk, mais aussi une bonne dose de surnaturel et de théories scientifiques fantastiques. Mais, malgré cet exotisme débridé, on croit en cette cité et on aime s’y balader. La mythologie créé par China Miéville est en effet extrêmement bien construite. Tout s’avère plausible et pourtant vraiment excentrique.

Le style de China Miéville me rappelle au fond celui de Neil Gaiman. Pour moi, ces deux auteurs semblent caractéristiques d’une fantasy anglo-saxonne. Notre réel s’y mélange avec intelligence à l’imaginaire pour construire des miroirs habilement tordus de notre réalité. Il en résulte une oeuvre indéfinissable pour les aficionados des étiquettes.

Nouvelle-Crobuzon

La ville, miroir idéal pour interroger notre société, domine le récit. Au point que Nouvelle-Crobuzon m’a paru comme un personnage à part entière. Je l’ai vu comme un organisme gigantesque, bouillonnant de vie. Le lecteur patauge dans les pires excrétions, mais aussi dans les pensées les plus spirituelles. La métropole est partagée en quartiers traversés par des veines de tram ou de téléphériques. Crades et sombres, Malverse et Palus-aux-chiens ressemblent aux décors pathétiques de films noirs. Bercaille rassemble les khépris où s’érigent de gigantesques statues à la gloire de la communauté. D’autres encore comme Chiure, Aspic ou Criqueval racontent aussi leur propre histoire.

Du coup, j’ai l’impression que la lecture de ce roman résonnera autrement pour un habitant d’une métropole. Quel citadin n’a jamais été effrayé par la masse grouillante qui fonce aveuglément ? Par le flux d’individus qui mène sa petite vie égoïste, indifférent au sort d’autrui ? A force de la côtoyer à chaque coin de rue, on se surprend à accepter la misère quotidienne des grandes villes.

Un constant devenir, jamais devenu

China Miéville propose également une réflexion surprenante sur l’identité. De fait, les personnages portent tous en eux une forme d’hybridation : Homme-oiseau, amputés avec prothèses métalliques, femme à tête de scarabée. Le roman tourne beaucoup autour du concept d ‘hybridité. Mais ce mot a t-il vraiment un sens ? Qui pourrait prétendre être un individu uniforme, complet, pur ? Car la vie ne peut que mutiler : nous arracher un souvenir, abimer notre personnalité ou nous enlever une relation. Notre singularité, c’est notre mutilation. Nous ne sommes en fait jamais complets. Donner une définition exhaustive d’un individu relève plutôt d’une vision réductrice. Notre identité, c’est notre mixité et l’identité ne peut être qu’hybridation. Même si cela ressemble à un discours abstrait et abscons, son application sert le droit à la différence. Car le racisme n’existe que dans la comparaison d’un autre différent de moi. Et s’il n’existe que l’hybridation et la mixité, le racisme n’a aucune consistance. Bon, enfin, bref, une lecture bien riche pour l’intellect.

Illustrations :

Marc Simonetti

http://marcsimonetti.artworkfolio.com/

http://kemar.blogs.3dvf.com/

Julien Delval

http://juliendelval-romans.blogspot.be/


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« Aucun souvenir assez solide » de Alain Damasio


Mise en bouche

« Aucun souvenir assez solide » est un recueil de 10 nouvelles qui transporte autant par son esthétisme que par ses récits. Les univers que l’on visite évoquent souvent des réseaux citadins, trames de tissus complexes : une ville d’altermondialistes qui résistent à la privatisation du lexique, des gardiens de phares qui communiquent par code lumineux… On y retrouve même Alticcio, cité de la horde du contrevent. Les personnages qui peuplent ces mondes sont des rebelles d’une technologie mortifère, des ambassadeurs du vivant, du « vif » cher à Damasio.

« Un conte de Caracole, ce n’était pas une voix plus un récit, c’était un cosmos local, enfanté sur un feu». Cet extrait de « la horde du contrevent », autre roman de Alain Damasio, me semble approprié pour évoquer ce recueil de nouvelles « Aucun souvenir assez solide ». Tel son personnage Caracole, Damasio implante un cosmos local dans chaque mot. Ses histoires dépassent l’aventure figée sur le papier. Son art relève plutôt du bouillonnement de sèmes. En effet, Damasio écrit dans un style singulier sa philosophie linguiste lyrico-narrative. Décorticage de mots, trituration néo-logique du signe, la forme impulse un flux de pensées. Véritable plaisir pour l’intellect qui dégage une ouverture vers un territoire singulier en constante expansion : un cosmos local. Mais cette lecture est aussi une expérience un peu déroutante. En effet, elle demande parfois un effort pour s’y oublier. En de rares moments, j’ai soupiré face à une syntaxe et un vocabulaire très énigmatique. Les phrases aux allures d’équations abstraites offrent certes une résolution riche mais alourdissent par contre la lecture. Malgré cela, je suis convaincu du génie de Damasio. Son style un-ique, ub-ique m’a convaincu de l’omnipotence du verbe.

"Alticcio" de Anne Heidsieck

Illustration d’Alticcio par Anne Heidsieck*

Le signifiant sublimé

J’aurais rêvé avoir Damasio comme Prof de linguistique. A la place, je me suis coltiné des prêcheurs monotones qui on transformé cette science en discours abscons. Damasio, lui, injecte de la magie dans chaque morphème. Je pourrais citer, par exemple,«  Il était une fois » qui devient « Il était une soif » (soif de vérité ? De connaissance ? Pour le lecteur ou le scribe?). Ou encore « Ile tait une soif » ; « Ile » évoque alors à un sujet isolé, un personnage unique, singulier, un antonyme du conformisme. Un seul mot porte alors toute une philosophie. Plus encore, par sa décomposition, il renvoie à un flux de concepts. En effet, le jeu sur la langue libère du sens unique, limité. La syntaxe hybride diffuse une polysémie jamais figée. On est alors en plein dans le dada de l’auteur : le mu. Le mouvement y tient le rôle du principe moteur du vivant ; un devenir constant, jamais un devenu. La vie, c’est le vif, ce que ne figera pas l’éternité. La lecture, en acte, trouve sa réalisation dans le présent, dans l’instant. Le véritable créateur, c’est le lecteur qui extrait du sens, son sens de l’énigmaticité du texte. Le début des nouvelles m’a donc paru souvent opaque, difficile d’accès. Mais par la suite, j’étais absorbé par la richesse qui ressort de ce style. Le verbe ouvre alors vers une dialectique, un magma de réflexions.

Conception graphique : Stéphanie Aparicio

L’hypertechnoconnectivité

L’auteur insuffle dans ses textes des idées politiques fortes. Il dépeint une société néolibérale qui transforme l’homme en consommateur passif dénué de pouvoir créatif. Une dictature où les hypercapitalistes quantifient et marchandent toutes choses, oubliant que tout est flux. La technologie et son hyperconnectivité y prennent une importance capitale. Les individus vivent sur des réseaux égocentrés où le partage n’est qu’illusion. Il n’y est en fait question que de soi. Les personnages de Damasio prônent un retour au corporel, à l’instant, à l’échange humain pur dénué de médiation. La communication est par conséquent un thème récurrent. Les réseaux (ville, cité, internet…) sont autant des royaumes de libre expression que ceux du conformisme, de la vacuité, du nivellement vers le bas.Ce recueil est une éloge de la gratuité, du nomadisme anonyme et non tracée, de l’échange non-médié.

Je regrette la postface de Systar qui boucle le livre. J’ai eu l’impression qu’on me prenait par la main : « Bon maintenant, je vais t’expliquer ce que tu as lu et ce que cela signifie». Non seulement il n’est pas très agréable d’être guider comme un enfant, mais en plus les explications prennent des allures de théorisation philosophique lourdingue. Je ne dis pas que c’est dénué d’intérêt, mais plutôt que je n’avais pas envie d’être gavé à l’entonnoir à la fin d’un recueil de nouvelles. Désagréable retour sur terre après un voyage étherique.

Illustration  : 

http://anneheidsieck.blogspot.be/ : Blog de Anne Heidsieck, étudiante en illustrations. J’ai retrouvé dans son travail sur « la horde du contrevent » les mêmes images, sensations qu’à la lecture du livre. Superbe.


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« Points Chauds » de Laurent Genefort

« Points chauds » produit des effets inattendus. Livre politique, philosophique, éthique autant que divertissant. Encore une preuve que la littérature dite « de genre » va bien au-delà de son appellation. 

Mise en bouche :

Septembre 2019.

Deux Bouches s’ouvrent.

L’une, au-dessus du Pacifique. L’autre, au large du Golfe du Bengale. Ce qui en tombe se noie dans l’océan… Reste la réalité imposée par l’événement : nous ne sommes plus seuls ! D’autant que bientôt une troisième Bouche se matérialise sur la terre ferme, et les aliens débarquent sur Terre. C’est l’effervescence, la mobilisation mondiale, l’exultation… les vagues de suicides, aussi. Et bientôt une quatrième Bouche, puis une cinquième, puis dix, cent, mille Bouches qui partout apparaissent, livrant passage à des kyrielles d’extraterrestres de races, de mœurs et d’aptitudes diverses. (source : Belial)

Ce livre est un véritable « page-turner ». Il est en effet impossible de s’arrêter avant le fatidique point final. Un conseil : évitez de le commencer le soir avant de dormir. Le rythme est assurément très efficace grâce à des chapitres courts et dynamiques. Le style est aussi original par la multiplicité de points de vue qu’il offre. De fait, c’est un récit à plusieurs voix où chaque histoire utilise son propre mode de narration. Le plaisir se renouvelle donc constamment. L’écriture n’est absolument pas linéaire. Chaque chapitre provoque la satisfaction d’en savoir un peu plus sur un des personnages. Enfin du moins sur ce qui leur arrive. Car c’est cela l’essentiel, les transformations qui s’opèrent en eux, leurs réactions face à ce truc bigrement extraordinaire qui bouleverse leur univers.

L’identité des indiscernables

Laurent Genefort nous pousse dans une réflexion vraiment surprenante. On y médite sur la nature même de la différence. D’où vient cette idée d’ « étranger » ? A quel point peut-on comprendre l’autre ? Est-ce seulement possible ?

Cette barrière que l’on construit entre « moi » et cet « autre » n’est-elle pas en fait un peu artificielle. Dans le fond, on écrit de jolies définitions, on élabore des petites règles, mais elles nous permettent juste de nous rassurer. On a ainsi l’impression de savoir ce que l’on a en face de nous. Et dans certains cas, tout cela est bien pratique pour alléger nos consciences. En effet, il est dès lors facile d’égorger un cochon en décrétant que ce n’est qu’un bête cochon, ou de foutre un coup de machette au voisin pour le même genre de raison. L’humain est en fait bloqué à l’intérieur de sa boite crânienne. Il lui est impossible de comprendre l’autre qui restera à jamais étranger pour lui. Mais si on pouvait raisonner autrement. Et si on était capable de percer cette coquille et de réaliser qu’on est tous, dans le fond, dans la même couveuse. Les créatures vivantes de cet univers sont toutes des aliens les unes pour les autres. En fait, on appartient tous à ce grand groupe d’ « extra-terrestres ». L’extra-terrestre, c’est l’anti-conformiste, l’étranger, le peuple face à l’élite. La menace n’existe que pour cette dernière. Elle craint le bouleversement de l’ordre et donc la perte de son pouvoir. Ainsi, le livre aborde bien évidemment l’immigration. Les petites politiques protectionnistes nationales y paraissent bien étriquées à côté des idées de libre circulation. Le nombrilisme face à au cosmique.

Bref, on est au-delà d’un « simple livre de genre ». C’est un roman politique, philosophique, éthique…

Petite remarque : Un petit livret accompagne la sortie du livre : « Aliens mode d’emploi ». Je n’ai fait que le feuilleter. Il reprend apparemment l’univers du roman sous la forme d’un mode d’emploi au ton probablement plus humoristique (un peu comme le « guide de survie en territoire zombie »). Les pictogrammes utilisés dans l’article sont tirés de cet addendum.

Illustration :

http://www.manchu-sf.com/ On doit le design des créatures (que l’on peut retrouver en fin de livre) à l’illustrateur Manchu


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« Vivants » d’ Isaac Marion

« Vivants » propose une réflexion neuve dans le genre… dommage qu’un parfum de naïveté adolescente nous pousse parfois à soupirer .

Mise en bouche: « Vivants » (« warm bodies ») d’Isaac Marion est sorti aux éditions Bragelonne. Il s’agit d’un roman post-apocalyptique à la première personne qui nous place dans la peau boursoufflée de R, zombie. Lui et ses semblables mènent un simulacre de vie en communauté dans un aéroport abandonné. Lors d’une excursion en ville, il croise le chemin de Julie, survivante à la chaire fraiche et rosée. Mais notre héros décide de ne pas la tuer, posant ainsi les premiers jalons d’une étrange relation.

– Peut-on se permettre n’importe quelle fantaisie en littérature de l’imaginaire ?

– « Oui, oui bien sûr Monsieur ! Je prône une fantasmagorie débridée, explosive, libérée de tous préformatages des littératures de genre ! »

– Oui ,oui mais… attention à la rupture du « willing suspension of disbelief » .

– Ca fait mal ?

– Euh…un peu.

Cette « suspension consentie de l’incrédulité » est un concept des théories scénaristiques où le lecteur abandonne sciemment son pragmatisme pour accepter les règles de l’univers dans lequel il plonge, fussent elles très différentes de sa réalité. Et là, « Vivants » n’a pu empêcher mon incrédulité de remonter à la surface vaseuse de mon cervelet. Et cela, probablement à cause d’un drôle de dépoussiérage dans la mythologie zombie. Mes méninges, probablement gorgées de stéréotypes, n’ont pu digérer toutes ces innovations. Je blâme mon cerveau car j’ai malgré tout une certaine affection pour la tentative de l’auteur. Surtout dans le genre post-apocalyptique-zombie qu’on bouffe dans tous les restaurants mais souvent à la même sauce.

Innovant…

Donc, Isaac Marion taille un nouveau costume à la goule. Vous reconnaitriez à peine notre ami vert-gris à la patte trainante. Et ça, c’ est à la fois une bonne chose et une mauvaise.

C’est d’abord une bonne chose. En effet, quand on ouvre un bouquin de zombies, on s’apprête à trouver la même vieille recette : une humanité consumériste, égoïste, rongée par sa propre folie. « Vivants » pousse dans une autre direction : qu’est ce que « vivre » ? Est-ce que c’est un palpitant encore en fonction ou quelque chose de plus ? Bref, une petite réflexion qui fait plaisir dans le « toujours plus et plus vite » de nos vies citadines.

… mais un peu naïf

Mais c’est aussi une mauvaise chose. En effet, je ne suis pas habitué à voir les zombies aussi « humanisés ». Car à force de voir des hordes de goules gémissantes sans cervelles, j’ai été dérangé par cette sorte de « culture zombie » inventée par I. Marion. Souvent, je suis sorti du récit, incrédule. Un exemple : dans l’aéroport infesté de zombies où vit R, le héros, des goules rassemblent les petits dans une école improvisée pour un cours sur le meilleur endroit où mordre un vivant. L’histoire tombe alors dans le naïf, voir le ridicule. Et c’est particulièrement le cas dans les scènes mêlant romance et bons sentiments ; la sauce ne prend pas. Dans le fond, c’est un peu le problème des « bit-lit ». On lisse les gentils vampires et loups-garous pour les transformer en beaux gosses bad-ass charismatiques. Bon ici, l’univers n’est pas aussi manichéen, mais malgré tout le lifting du zombie a du mal à passer.

Outre ce problème de contenu, le lyrisme est très appréciable (oui,oui du lyrisme dans un livre de zombie). Un ton qui tranche évidemment avec le genre. Un contraste de plus pour ce roman qui néanmoins ressemble fortement à ses créatures : gris, froid, trainant à défaut d’être entrainant.

A peine publié, aussitôt adapté

Après l’engouement pour Twilight, on comprend pourquoi les droits ont été rachetés rapidement. La production vise certainement à valoriser ce qu’il y a de moins bon dans le livre : son côté sitcom pour éphèbe en mal de vivre. Il suffit de regarder la gueule du héros. C’est le politiquement correct du gothique. Le Zombie devient un ado emo blafard.

Merde! Des zombies qui écoutent Tokyo Hotel, c’est pire que tout !