Monstres et Merveilles


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« Coeurs de Rouille » de Justine Niogret

Première incursion de Justine Niogret dans le steampunk avec un roman épuré, un peu froid, mais pas dépourvu de saveur pour autant

Illustration de David Pairé et Myrtille Vardelle (Le Pré aux clercs)

Illustration de David Pairé et Myrtille Vardelle (Le Pré aux clercs)

Dans la cité du jeune Saxe, il n’y a ni ciel, ni saison, ni arbre, ni chant d’oiseaux. La nature est habilement singée par la mécanique. La moindre feuille est un bijou d’orfèvrerie. Mais les ingénieurs de cette grande illusion ont perdu le talent de leurs prédécesseurs. Là où les anciens confectionnaient de puissants golems, la nouvelle génération ne peut que bricoler de fragiles serviteurs pour l’aristocratie, les « agolems ». L’un de ces créateurs, Saxe, ne supporte plus cette société superficielle. Dès lors, il fuit le cœur de la cité pour les quartiers abandonnés. C’est là, qu’il rencontre Dresde. Depuis la mort de son maître, cette golem déambule dans une maison vide. Pour tromper sa solitude, elle mendie quelques réconforts dans ses habitudes d’automates. Saxe et Dresde aspirent tous deux à un ailleurs. Ce drôle de couple se met donc en quête d’une sortie, d’un possible « dehors ». Mais dans l’ombre, une aberration meurtrière, « Pue – la – Viande », les traque.

« Coeurs de rouille » est le dernier né de Justine Niogret. Ce roman, édité par Pré aux Clercs, cible les jeunes adultes, même si rien n’exclut à priori les plus âgés. Cette histoire nous plonge dans un univers steampunk qui flirte avec les utopies sociales de progrès, tel qu’a pu le proposer Bioshock dans le domaine vidéo ludique. Mais à l’inverse du jeu, « Coeurs de rouille » ne repose pas sur un monde foisonnant, exotique. Son univers est discret voire aride. L’intrigue, quant à elle, est assez simple, ce qui explique peut-être son étiquette YA (Young Adult). Mais le propos du livre n’est intentionnellement pas là. En effet, Justine Niogret construit souvent son œuvre comme une métaphore. Ici, elle nous parle de l’esclavage insoupçonné ou plutôt volontairement évacué de l’esprit. Elle remet aussi en question notre conception du progrès, que l’on associe volontiers à l’avancée technologique, au confort ou au rendement. Bref, comme dans ses précédents romans, son texte engendre un vivier de réflexions.

Une langueur monotone

Concept Art de Bioshock

Concept Art de Bioshock

Mais ce titre ne m’a pas vraiment séduit pour autant. L’univers épuré, les personnages un peu distants et la prose légèrement cryptique manquent de couleurs. Ce style d’écriture, que j’affectionne pourtant tout particulièrement, m’a semblé lourd par moments. J’ai eu donc quelques crises d’ennui lors de cette lecture.

Cependant « Coeurs de rouille » plaira probablement à d’autres. Saxe et Dresde sont deux coques brisées qui partagent une même souffrance, la solitude, la sensation de vivre dans un monde étranger. Une poésie mélancolique imprègne le texte. Un lyrisme qui, couplée au talent de l’auteur ne laisse pas totalement indifférent.

Pour en savoir plus :

L’illustration de la couverture est de David Pairé et Myrtille Vardelle, deux graphistes français qui utilisent abondamment la photographie dans leur travail.

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« Mordred » de Justine Niogret

Récit initiatique émouvant, la poésie de Justine Niogret livre un portrait intimiste du cycle arthurien. Sublime !

Couverture de "Mordred" aux éditions Mnémos. Conception graphique par  Isabelle Jovanovic.

Nouvelle charte graphique pour Mnémos. Conception graphique de la couverture par Isabelle Jovanovic.

Justine Niogret a du génie. Les lecteurs de « Chien du Heaume », « Mordre le Bouclier » ou « Gueule de Truie » en étaient déjà convaincus. Pour les autres, ceux dont le palpitant n’a pas encore vibré, qu’ils se jettent sur « Mordred », le dernier roman de l’auteur. Cette lecture les persuadera certainement des charmes de cette plume. « Mordred » est une version intimiste et lyrique de la légende arthurienne. Plus qu’une adaptation, il s’agit d’une vision atypique sur la tragédie passée sous silence dans le célèbre cycle.

Le chevalier Mordred, fils de Morgause, « neveu » d’Arthur, gît dans sa chambre comme une poupée brisée. Une sale blessure au dos a scellé le cercueil de sa vie. Sous les draps, il se souvient de son enfance solitaire lovée dans la tanière de sa mère, cadencée par les saisons. Une période dorée où il crapahutait sous le couvert de la forêt, ramassant baies et feuilles. Mais le destin de Mordred est déjà joué. Son passage à l’âge adulte ne se fera qu’en transformant le miel en sang, et en portant sa vie comme une accumulation de deuils. « Mordred » parle au petit enfant qui survit en nous. La vie y est dépeinte comme un passage imposé où mûrir rime avec mourir. L’enfance, c’est ce vallon de soleil, dernier refuge au creux de notre tête, à jamais vivant, à jamais mort.

« Une noirceur lumineuse »

Les illustrations de Aleksy sont pour moi les plus belles du cycle arthurien

Les illustrations de Aleksy sont pour moi les plus belles du cycle arthurien

Alors effectivement, le ton de ce roman est saturnin. Le texte lyrique aux légers accents de tragédie grecque paraîtra peut-être un peu artificiel pour certains. Or par ce style magnifique, l’auteur touche juste, comme toujours. Elle trifouille dans nos tripes, parle à l’intime. Ses paroles sont authentiques. Certains passages nous soufflent. On les note, on marque la page. On veut s’en souvenir. Son éditeur, Mnémos, la résume très justement par : « Une langue forgée aux fers des batailles et polie aux songes… Justine Niogret entraîne le lecteur dans ses mondes à la noirceur lumineuse et à l’onirisme cru.»

Tout le monde connaît Arthur , ne serait-ce que par le truchement de ses nombreuses adaptations. En effet, les versions et les théories pullulent. Morgause est-elle une sorcière, une guérisseuse, une fée ? Mordred est-il un neveu ou un fils inavouable d’Arthur ? La sagesse de Justine Niogret est de ne rien imposer. Elle tait tout ce que le lecteur est censé savoir. Par la même occasion, elle maintient le flou de la légende. Du coup, le lecteur détient une grande liberté d’interprétation. Il y a de la richesse dans ces silences. Parlons-en du silence justement ! Celui-ci est un trait récurrent chez les personnages de l’écrivain. Elle a compris que la magie existait dans les choses que l’on taisait. Cette manière pudique de raconter est émouvante. « Mordred » est un récit qui marque. Je n’avais pas ressenti ça depuis « Chien du heaume ».

Pour en savoir plus :

– « Mordred » est une des trois sorties des « Indés de l’imaginaire« , le collectif réunissant les éditions Mnémos, Les Moutons Électriques et Actu SF. Ce collectif célèbre la rentrée de la Fantasy française avec deux autres titres : « Même pas mort » de Jaworski (Les Moutons Électriques), « La chasse sauvage du Colonel Rels » de Cabasson (Actu SF).

Magazine promotionnel du collectif

– La conception graphique de la couverture est de Isabelle Jovanovic 

– Aleksi Briclot est un illustrateur français qui travaille autant dans la bande dessinée que dans le design du jeu vidéo. Son livre «Merlin» est, d’après moi, un des plus beaux recueils d’illustrations sur le cycle arthurien. (Facebook : Aleksi Briclot (An eye on I) )

Son site


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« Gueule de truie » de Justine Niogret

Le côté trop énigmatique de „Gueule de truie” étouffe par moments le plaisir de lecture. Mais, cela n’entache pas pour autant le talent certain de Justine Niogret.

Gueule de truie

Couverture des éditions Critic

Mise en bouche : L’Apocalypse a eu lieu. Pour les Pères de l’Église, elle a été causée par Dieu lui-même. Comme la Terre est morte, ils n’ont plus qu’un seul but : détruire le peu qui reste, afin de tourner une bonne fois pour toutes la page de l’humanité. À leur service, Gueule de Truie, inquisiteur. Dès le plus jeune âge, on lui a enseigné toutes les façons de prendre la vie. Caché derrière le masque qui lui vaut son nom, il trouve les poches de résistance et les extermine les unes après les autres. Un jour, pourtant, il croise la route d’une fille qui porte une boîte étrange, pleine de… pleine de quoi, d’abord ? Et pourquoi parle-t-elle si peu ? Où va-t-elle, et pourquoi prend-elle le risque de parcourir ce monde ravagé ? En lui faisant subir la question, Gueule de Truie finit par se demander si elle n’est pas liée à son propre destin, et si son rôle à lui, sa véritable mission, n’est pas de l’aider à atteindre l’objectif qu’elle s’est fixé, et peut-être même d’apprendre à vivre. (Source : éditions Critic)

Justine Niogret est une artiste talentueuse qui dépeint avec beaucoup de justesse les tripes de ses protagonistes. De fait, son „Chien du heaume” m’a laissé une trace si indélébile que je me suis précipité sur „Gueule de truie”, son dernier rejeton. Cependant, je ressors de ma lecture légèrement mi-figue, mi-raisin. Il s’agit, certes, d’un roman avec une véritable identité, un style propre. Mais, au fil des pages, la narration devient trop nébuleuse. Le récit passe d’une trame classique à des prétentions plus métaphoriques. Et j’avoue avoir décroché face à cette énigmaticité croissante.

Loin de moi l’idée de faire l’apologie des histoires „pop-corn”’ qui se limitent au sens littéral des aventures d’un protagoniste (et puis, entre nous, aucun livre n’est réellement aussi simpliste). Au contraire, j’adore pousser ma réflexion autour d’un roman et y dégager des leçons de vie ou une philosophie. La littérature de l’imaginaire permet justement cela, en offrant une mise à distance de notre réalité, grâce à son émancipation du réel. Mais dans „Gueule de truie”, et surtout à la fin du roman, j’ai un peu souffert du manque de prises auxquelles le lecteur aurait pu s’accrocher. L’auteur offre peu de clefs de lecture simples. Si bien qu’à la fin, on est perdu. Le roman est donc très riche et génial par moments ; mais, pour les mêmes raisons, il s’avère parfois incompréhensible.

Hors des sentiers battus

Un japon post-apocalyptique vu par l'artiste Tokyo Genso

Un japon post-apocalyptique vu par l’artiste Tokyo Genso

Outre ce bémol, Justine Niogret confirme son habileté. Elle nous transmet beaucoup avec une économie de mots. Son histoire tient lieu dans un monde post-apocalyptique brut et sale, comme celui de Cormac McCarthy dans „The Road”. Gueule de truie, inquisiteur dans une communauté, est convaincu que le monde est mort depuis „le Flache”, car tel est l’ambition du créateur. Suivant ainsi les consignes de ses pères, il poursuit l’oeuvre du divin en exterminant les survivants. Mais, une nuit, il rencontre une jeune fille différente, qui semble détenir une vérité supérieure … dans une boite métallique. Elle survit apparemment pour d’autres raisons que par peur de mourir. Et dès lors, la curiosité de Gueule de truie se transforme en véritable révélation. Il remet en question toute son éducation et ses principes pour rechercher cette parcelle de sacré que tout le monde semble avoir oubliée. Un sacré qui n’est jamais asceptisé ou naïvement dépeint. Une transcendance qui mêle mort et pulsions de vie : „l’amour des crocodiles”.

Le personnage de Gueule de truie est tout à fait atypique. Ici, pas de héros moralisateurs, pétris de bonnes intentions ou d’éthique a deux balles. L’auteur aime décidemment les gueules cassées, les abimés de la vie … Plus exactement, ceux qui osent affronter à la lumière crue leur bête intérieure et la réalite de l’existence. Gueule de truie exècre la masse grouillante du peuple appeurée par la mort ou la solitude. Pour lui, c’est là que se situe le véritable avilissement de l’individu : la fuite dans les plaisirs fugaces aux dépends du sacré. Aveuglement et laisser-aller. Cela ne rappelle-t-il pas furieusement notre monde où la populace se complaît dans l’achat compulsif ou la télé-réalité décérébrée ?

Illustrations :

Tokyo Genso est un artiste japonais remarquable. Ses créations laissent entrevoir un japon post-apocalyptique, où la nature reprend souvent ses droits. Ses oeuvres me rappellent certaines ambiances propre aux studios Ghibli. A visiter !

Deviantart

Son blog (japonais)

Ronan Toulhoat est un dessinateur français du Studio Creart. Il a conçu la couverture de « Gueule de Truie » aux éditions Critic .

Studio Creart


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« Chien Du Heaume » de Justine Niogret

« Chien du Heaume » est un roman d’une grande humanité. Une merveille épique mais intimiste, brutale et pourtant sensible.

Mise en Bouche : Chien du Heaume est son surnom. Mot hérité sur les champs de bataille, taillé au fil de sa hache. Mercenaire en quête de son véritable nom. Chien est une femme solide dont la quête sera parsemée de gueules cassées et de coeurs fendus qui toucheront son existence.

Merci à Justine Niogret de nous offrir une héroïne si extraordinaire ! Enfin une véritable femme qui piétine cette idée stupide de sexe faible. Je ne parle pas ici de fausses féministes french-manucurées qui gueulent « girl power » avant de se cuisiner de bons petits cupcakes. Ni de carpes insipides qui attendent dans leur bocal que le mâle daigne s’intéresser à elles (à la Twilight). Non, certainement pas.

Chien est une guerrière. Une abimée de la vie qui ne connaît que la voix de l’acier. Aucun gant de velours n’habille sa main rude. Elle se dit laide et fuit l’élégance. Mais Chien n’est surement pas un « garçon manqué » (je décapite celui qui prétend le contraire !). Chien est simplement une femme libre. Elle taille seule sa place et refuse de vivre dans un monde d’homme. Car oui, la féminité n’est pas délicatesse et parfum aux roses. La femme n’a pas forcément un instinct maternel ou une sensibilité exacerbée. Pour le moment, on nous martèle tellement avec ces conneries que même les concernées ne distinguent plus le vrai du faux. Enfin bref, apparte féministe terminé. Chien, elle, s’est fait à l’égal de l’homme de son monde.

Chien est aussi admirable par son humilité. Elle se sait laide, grossière, mais surtout atypique. Elle n’en tire aucune fierté, elle est consciente de sa « vulgarité ». Elle se contente de survivre et de chercher son existence. Chien est profondément humaine et réelle.

Un monde païen

Illustration de l’édition poche par Johan Camou (Bandini) *

Ce roman dépeint un monde brutal où rien n’est dissimulé au lecteur. Chaque poignée de terre arrachée révèle ses pétales de rose et sa merde. La vérité est ainsi faite. Elle paraitra surement hideuse pour les biens pensants, ceux qui refusent de voir le purin. Elle y gagnera en beauté pour les autres. Car évidemment, dans un monde sans masques ni atours, l’authenticité caractérise les coeurs qui y vivent. On y rencontre des erres écorchés à vif et dépourvus de nos gardes fous. Leurs émotions sont brutes, accompagnées de foutre, de sang et de sueur. Les poignées de mains sont crasseuses et les mots cruels. En fait, c’est une mise à nu de l’Homme. Son essentiel brutal, puant, amant, rêveur et tueur qui nous saute à la gueule. On peut dire que l’  « Ancien Monde » hante ces pages. Celui d’avant les moinillons du Nazarethéen, qui pousseront l’homme à haïr sa chair. Avant qu’ils ne le transforment en pêcheur et restreigne sa libre expression. Avant qu’ils ne laissent à la femme que les seconds rôles. Plus précisément, c’est cette période de transition que l’auteur nous dépeint avec beaucoup de subtilité.

Langue de miel et voix du fer

Une autre merveille de ce livre est son style. Justine Niogret utilise une langue à la fois moderne et un vocabulaire moyen-âgeux. Les mots sont truculents et pleins de gouaille. Mais la lecture reste claire, une liqueur sans gueule de bois en somme. Le ton du livre est résolument sérieux, sobre. Par contre, il se termine par un « petit lexique à l’usage des étrangers aux armes, armures et pièces d’équipement médiévaux ». Et là, surprise, nouveau style, plus léger, humoristique et toujours aussi excellent.

Ouaip…Y a pas à dire, les auteurs comme Justine Niogret sont les raisons pour lesquels j’adore cette littérature.

Illustration :

– La couverture poche a été réalisé par Johan Camou (Bandini): http://bandiniland.unblog.fr/ .

– La couverture de l’édition Mnemos par Johann Bodin : http://yozart.blogspot.be/