Monstres et Merveilles


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Jack Vance « La Terre Mourante »

Jack Vance

Jack Vance

« Je suis optimiste, j’ai une attitude positive. J’essaie d’écrire de telle façon que le lecteur ne se sente pas misérable quand il a fini le livre »(1). Humble, sans prétention littéraire, Jack Vance ne vouait son talent qu’à la « simple » saveur de la lecture. Sa mort, en mai 2013, mit fin à 96 ans d’aventures, d’inventions et de plaisirs simples. Une vie bien chargée qui selon l’auteur ne méritait pas l’attention du public. « Je ne peux pas vous laisser dire que mes livres sont le reflet de ma vie, même si certains souvenirs de voyage transpirent parfois »(2). Pourtant, même s’il refusait une lecture biographique de ses oeuvres, il est évident que sa propre histoire rime avec ses créations.

Chroniqueur de Jazz, potier, marin, musicien, Jack Vance était un baroudeur de la vie. Aficionados de la débrouille, il construisit sa maison et élabora les plans de son house-boat, un projet qu’il partageait alors avec ses amis (dont Frank Herbert, l’auteur de Dune). Un Self-made man donc qui, selon sa femme, fuyait la société mondaine pour se réfugier sur son bateau en compagnie de ses proches.(3)

La littérature de Jack Vance est à l’image de l’homme, colorée, chaleureuse et incroyablement inventive. Des générations d’écrivains ont proclamés leur inspiration « vancienne » tel que Ursula K. Leguin, Moorcock et G.R.R Martin.

La Terre Mourante

Couverture dessinée par Li-An pour l'édition numérique de Spatterlight Press

Couverture dessinée par Li-An pour l’édition numérique de Spatterlight Press

Jack Vance est un demiurge littéraire spécialisé dans la création de mondes bariolés. 
La Terre Mourante en est une parfaite illustration. Imaginez un soleil cramoisi et boursoufflé qui peine à chauffer une terre à l’agonie. La faible lueur de l’astre témoigne de sa proche extinction. Durant des millénaires, des peuples ont levé des armées et érigé de riches civilisations. Certaines se sont éteintes dans l’indifférence générale. D’autres se sont construites sur leurs vestiges. Des siècles et des siècles plus tard, cette terre érodée accouche d’un patchwork bordélique de royaumes dans le déclin et de créatures improbables. Parmi elles, la guilde des magiciens, en Ascolais et Almérie, rassemble probablement les individus les plus fourbes. Vous marchez sur le pied de l’un de ses égoïstes, et vous êtes propulsé seize lieues sous terre par un sort d’« Enkystement Lointain ». Mais bon, il faut avouer que les noirs déodandes, les leucomorphes ou la murthe n’ont rien à leur envier. Tout ce petit monde souffre d’une grosse carence en empathie qui tend à pénaliser sévèrement le voyageur imprudent. Du coup, l’astuce et la ruse sont les meilleurs atouts du quidam, soucieux de son intégrité.

Les intégrales de Pygmalion illustrées par Marc Simonetti

Les intégrales de Pygmalion illustrées par Marc Simonetti

Cette Terre Mourante se visite à travers un recueil de nouvelles, « Un Monde Magique » (« The Dying Earth »), et trois romans, « Cugel l’Astucieux » (« The Eyes of the Overworld « ), « Cugel Saga » et « Rhialto le Merveilleux » (« Rhialto the Marvellous »). En 2010 et 2011, les éditions Pygmalion ont publié l’ensemble de ces oeuvres en intégrales. Pour l’occasion, Sébastien Guillot a dépoussiéré l’ancienne traduction. A noter que seule l’intégrale 2 se base sur la V.I.E., la Vance Integral Edition. Cette dernière est le résultat d’un travail colossal mené pendant 6 ans par 300 volontaires pour éditer les oeuvres de Jack Vance en version intégrale et corrigée dans le respect des intentions de l’auteur. Du coup, « Un Monde Magique » et « Cugel l’Astucieux » n’ont malheureusement pas bénéficié de cet effort.

« Un Monde Magique »

The dying earthUn monde magique est un recueil de nouvelles. Chacune d’entre elles nous invite à découvrir un personnage : Turjan de Miir, Mazirian le magicien, T’saïs, Liane le voyageur, Ulan Dhor, Guyal de Sfere. Au fur et à mesure, les histoires se croisent, tissant ainsi un fil narratif. On y découvre par exemple le récit de Turjan de Miir. Ce magicien, dans sa tentative de créer une forme de vie, cumule les expériences ratées : un être amorphe et pathétique, une créature retournée comme un gant et autres bestioles avortées… Désespéré, il est obligé de quémander l’aide du mythique Pandelume. Seul problème, celui-ci habite en Embelyon. Et où s’étend cette terre, nul ne le sait. Une autre nouvelle se penche sur Liane le voyageur, un baroudeur opportuniste. Dans son voyage, il rencontre une sorcière terrible mais magnifique. Charmé, Liane désire ardemment la séduire (disont plutôt partager sa couche). L’enchanteresse accepte de se donner à lui, à la condition qu’il lui rapporte un morceau de tapisserie volé par Chun l’inévitable. Et ça, ce n’est pas gagné. Bouffi d’orgueil, Liane fonce tête baissé, sans même se méfier des promesses de la sorcière.

Liberté est le mot clef de ce recueil, tellement l’auteur fait preuve d’une imagination débridée. M. Vance ose tout sans se poser de questions, parfois à la limite de l’absurde. « Un Monde Magique » porte donc bien son nom. Le lecteur y découvre un univers farfelu et inventif teinté d’un merveilleux pastel. Expérience très dépaysante étant donné la tendance réaliste actuelle, qui vise à se rapprocher du roman historique. Les couleurs occupent beaucoup de place dans ces nouvelles. Sur la palette du maitre s’étale de multiples teintes : le noir abyssal, l’émeraude envoûtant, le bordeau capiteux… Bref, un bouillonnements d’idées dans un style chamaré.

« Cugel l’astucieux » et « Cugel Saga »

Première édition de "The Eyes of the Overworld"

Première édition de « The Eyes of the Overworld »

Dans la lointaine Almérie, Cugel joue les monte-en-l’air pour dérober quelques objets précieux de Ioucounou, le magicien rieur. Mais ce dernier a un humour très personnel et n’apprécie guère les fouineurs. En réparation, il propulse Cugel aux confins du monde avec pour mission de lui rapporter un artefact puissant, une lentille forgée durant les Guerres de Cutz par le démon Unda-Hrada, désigné comme le Vert 16-04 dans l’Almanach de Trump. Evidemment, Ioucounou assure ses arrières. Dès lors, il inflige à Cugel la compagnie de Firx, une créature crochue qui se love dans sa poitrine. Si Cugel ne revient pas promptement avec la lentille, Firx enfoncera ses griffes plus pronfondément dans son coeur. Sans carte, sans argent, sans moyen de locomotion, Cugel doit se débrouiller pour trouver une absurde lentille et retourner à pied en Almérie. 
Dans « Cugel Saga », notre astucieux voyageur est encore victime d’une plaisanterie de Ioucounou. Du coup, un nouveau voyage rocambolesque l’attend. Mais cette fois-ci, il prévoit de rendre des comptes au magicien.

Avec les histoires du Cugel, Jack Vance assume clairement un récit humoristique. Ses voyages, découpées en petites intrigues successives, rappellent les romans picaresques. Le ton est cynique à souhait. Les dialogues, d’une exquise hypocrisie, sont truculents. Les personnages cherchent à se manipuler les uns les autres, à prendre le dessus, tout cela dans une politesse empruntée. 
Cugel est un héros foutrement charismatique. Tour à tour roublard et roublé, ni bon, ni mauvais, ce protagoniste est un pragmatique. Égoïste dans l’âme, il ne pense qu’a se sortir des ennuis. Pour cela il n’hésite pas à mener des actions franchement déloyales : frapper dans le dos, profiter des faibles, briser ses promesses… Il est doté d’une audace remarquable. Son sens de la répartie et son intelligence lui permettent de toujours tourner les choses à son seul avantage. On tombe rapidement sous le charme de ce personnage qui préfigure les antihéros modernes. De plus, il illustre parfaitement un des thèmes récurrents de la Terre Mourante : la vanité. Le prestige social, la richesse, les amis, les amours, tout s’écroulera en même temps que le soleil. Du coup, seul compte le présent, le plaisir immédiat. Cugel ne cherche pas le bonheur durable. Il veut saisir au plus vite ce que cette vie peut lui offrir. Lorsque la terre peut clamser du jour au lendemain, on se moque davantage des conséquences.

« – Lorsque le soleil s’éteindra, tous les actes, remarquables ou non, seront oubliés à jamais.

– 2 heures de remarques philosophiques ne vaudront jamais un bon rôt » (Cugel Saga)

« Rhialto Le Merveilleux »

Couverture de Li-An pour l'édition numérique de Spatterlight Press

Couverture dessinée par Li-An pour l’édition numérique de Spatterlight Press

Dans la guilde des magiciens, il est d’usage de multiplier les coups bas envers ses confrères. Hache-Moncour, par exemple, concentre ses efforts sur Rhialto pour le discréditer au sein du conclave. Du coup, emmelé dans une conspiration, le magicien merveilleux est envoyé des éons et des éons dans le passé. Il doit à présent ruser pour traverser les siècles et laver sa réputation.

Ce dernier voyage en Terre Mourante est toujours aussi baroque. D’autant plus que cette fois-ci, l’histoire se concentre sur les magiciens, à la science tout à fait improbable. Les dialogues sont tellement abscons qu’ils sont tordants, bourrés de sous-entendus et de mauvaise foi. La traitrise et la couardise règnent, mais toujours planquées derrière de grands mots. Rhialto est un magicien qui passe son temps à satisfaire sa superbe, bouffi de vanité. Typique sous le ciel cramoisi de Mr. Vance.

Les récits de Vance sont inventifs, humoristiques, exotiques et oniriques. Ils appartiennent à cette littérature qui réussit le double défi d’offir de l’évasion au lecteur, ainsi qu’une vision neuve de notre propre monde. Indémodables. 
De nombreux auteurs ont rendu hommage à ce grand écrivain dans l’anthologie « Chansons de la Terre Mourante » dirigée par Gardner Dozois et George R.R. Martin. Cette ouvrage, publié en français par ActuSF, rassemble des nouvelles de Glenn Cook, Siverberg, George R.R. Martin, Jeff Vandermeer, Neil Gaiman et bien d’autres. ActuSF a également édité un magnifique recueil de nouvelles du maître, sous le titre de « Baroudeur ».

Jack Vance

Jack Vance

Pour en savoir plus :

(1) Le Soir, 2 décembre 1998, propos recueillis par Jean-Claude Vantroyen.

Article Hommage du Soir

(2) Le Figaro, interview 1998, festival Utopia à Poitiers.

Article Hommage du figaro

(3) Interview de Juillet 2003 publiée dans la V.I.E. , Vance Integral Edition.

Extrait sur JackVance.fr

jackvance.fr  : La référence française sur l’oeuvre de Jack Vance. Tenu par un passionné, ce site rassemble témoignages, illustrations, informations et bien d’autres choses sur Jack Vance.

Li-Anillustrateur et auteur de BD, a dessiné les couvertures des éditions numériques de Spatterlight Press. Il est notamment l’auteur de la série « fantômes blancs », ainsi que de l’adaption du cycle de Tschaï de Vance. 

Marc Simonetti est un illustrateur incontournable. Il a, entre autres, magnifiquement illustré les oeuvres de Patrick Rothfuss, Terry Pratchett, China Miéville et George R.R. Martin. Magnifique !

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