Monstres et Merveilles


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« La Voie de la colère » – tome 1: « Le Livre et l’Épée »

Antoine Rouaud raconte l’épopée captivante d’un empire déchu. Une des révélations Fantasy de cette année.

Couverture illustrée par Larry Rostant

Couverture illustrée par Larry Rostant

Dans le port de Masalia, y a des marins qui chantent les rêves qui les hantent. Et depuis la chute de l’Empire, leur mélopée s’accompagne du rire de nombreux voyageurs : esclaves affranchis, nouveaux bourgeois ou vétérans. Car la République, par sa politique libérale, a transformé ce nid à bouges en cité cosmopolite et bigarrée. Par ailleurs, on raconte qu’un ancien soldat impérial y a trouvé refuge et que, en échange de coups à boire, il vous révèle quelques récits de guerres, promesses de butins perdus. C’est lui que Viola, une jeune historienne, est venue chercher. Car il est un des derniers à avoir côtoyé l’empereur et, paraît-il, emporté un objet précieux convoité par la demoiselle : la mythique épée impériale, Éraëd. Et cette rumeur se confirme lorsqu’elle découvre que ce poivrot grisonnant n’est autre que le général Dun-Cadal, une légende de la chevalerie. Mais après l’assassinat d’un conseiller républicain, les souvenirs du vieux bougon prennent un nouveau sens et déterrent une tragédie qui mêle la petite histoire à la grande.

L’aventure éditoriale du tome 1 de « La Voie de la colère  » est remarquable. Ce premier roman a tant séduit les éditeurs étrangers qu’il sort au même moment dans différents pays d’Europe, ainsi qu’au Brésil. Un plébiscite, amplement mérité, qui lance la carrière du jeune auteur, Antoine Rouaud.

Son intrigue est un peu tissée à la manière de Shakespeare. La trame mélange savamment tragédie personnelle, qui se joue entre les personnages, et fresque historique. De fait, les relations entre les protagonistes sont épaisses, chargées autant des drames traversés que des courtes joies. C’est le cas, par exemple, de Dun-Cadal et Grenouille. Aux prémisses de la guerre, le général est laissé pour mort dans les marais des Salines. Brisé, il est pourtant sauvé par un jeune réfugié, qu’il baptise Grenouille. En échange de son aide, Dun-Cadal accepte de prendre le petiot comme apprenti. Le maître s’apparente alors à un père pour le disciple. Mais on est loin du classique amour filial ou de l’archétype du mentor, car de leur relation ambiguë sourd un drame. Le soldat est bourru, réactionnaire, distant. Dès lors, les échanges entre le « père » et le « fils » se remplissent de silences où l’on s’aime et se hait.
Outre ces liens émouvants, le récit est clairement épique. Il nous parle de révolutions, de cris de liberté, de complots politiques. Autant les personnages que les événements sont inspirants. Ils sont chargés d’un souffle héroïque, à la manière de films comme « Braveheart » ou « Gladiator », pour prendre des références modernes.

L’art de la séduction

(crédit : musée des armées)

(crédit : musée des armées)

« Le Livre et l’Épée » est surprenant à plus d’un titre. Il présente d’abord quelques retournements de situations inattendus (dont un en particulier qui remet en question une bonne partie du livre). Si j’ai cru par moments anticiper un deus-ex machina, celui-ci est parvenu malgré tout à me surprendre. De plus, comme l’histoire ne se focalise pas sur les pensées d’un seul protagoniste, la vision du lecteur est parfois chamboulée. Ensuite la narration mêle intelligemment passé et présent. Les épisodes se répondent, se font écho. Même si ce jeu perturbe parfois la lecture, cela a le mérite d’y insuffler du rythme. Enfin, tiraillés par leurs émotions, les héros sont captivants. Vu la publicité autour de l’oeuvre, je craignais une big commercial fantasy légèrement convenue, archétypale. Mais au fur et à mesure, j’ai été sincèrement ému et aspiré par cette belle histoire. Elle dévoile ses charmes crescendo et finit par séduire. « La Voie de la colère » se déclinera en trois parties. Du coup, une question s’impose :  « à quand la suite ? »

Pour en savoir plus :

Bubble puceLa couverture est illustrée par Larry Rostant. Cet artiste anglais combine graphisme et photographie pour insuffler du réalisme aux mondes imaginaires. Il a notamment illustré les couvertures anglaises de Peter V. Brett ou George Martin.

Son site

Bubble puceInterview de l’auteur sur Elbakin.net. J’apprécie l’humilité de l’auteur (et un écrivain qui cite Barjavel et Pef dans la même phrase mérite d’être lu).


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« Coeurs de Rouille » de Justine Niogret

Première incursion de Justine Niogret dans le steampunk avec un roman épuré, un peu froid, mais pas dépourvu de saveur pour autant

Illustration de David Pairé et Myrtille Vardelle (Le Pré aux clercs)

Illustration de David Pairé et Myrtille Vardelle (Le Pré aux clercs)

Dans la cité du jeune Saxe, il n’y a ni ciel, ni saison, ni arbre, ni chant d’oiseaux. La nature est habilement singée par la mécanique. La moindre feuille est un bijou d’orfèvrerie. Mais les ingénieurs de cette grande illusion ont perdu le talent de leurs prédécesseurs. Là où les anciens confectionnaient de puissants golems, la nouvelle génération ne peut que bricoler de fragiles serviteurs pour l’aristocratie, les « agolems ». L’un de ces créateurs, Saxe, ne supporte plus cette société superficielle. Dès lors, il fuit le cœur de la cité pour les quartiers abandonnés. C’est là, qu’il rencontre Dresde. Depuis la mort de son maître, cette golem déambule dans une maison vide. Pour tromper sa solitude, elle mendie quelques réconforts dans ses habitudes d’automates. Saxe et Dresde aspirent tous deux à un ailleurs. Ce drôle de couple se met donc en quête d’une sortie, d’un possible « dehors ». Mais dans l’ombre, une aberration meurtrière, « Pue – la – Viande », les traque.

« Coeurs de rouille » est le dernier né de Justine Niogret. Ce roman, édité par Pré aux Clercs, cible les jeunes adultes, même si rien n’exclut à priori les plus âgés. Cette histoire nous plonge dans un univers steampunk qui flirte avec les utopies sociales de progrès, tel qu’a pu le proposer Bioshock dans le domaine vidéo ludique. Mais à l’inverse du jeu, « Coeurs de rouille » ne repose pas sur un monde foisonnant, exotique. Son univers est discret voire aride. L’intrigue, quant à elle, est assez simple, ce qui explique peut-être son étiquette YA (Young Adult). Mais le propos du livre n’est intentionnellement pas là. En effet, Justine Niogret construit souvent son œuvre comme une métaphore. Ici, elle nous parle de l’esclavage insoupçonné ou plutôt volontairement évacué de l’esprit. Elle remet aussi en question notre conception du progrès, que l’on associe volontiers à l’avancée technologique, au confort ou au rendement. Bref, comme dans ses précédents romans, son texte engendre un vivier de réflexions.

Une langueur monotone

Concept Art de Bioshock

Concept Art de Bioshock

Mais ce titre ne m’a pas vraiment séduit pour autant. L’univers épuré, les personnages un peu distants et la prose légèrement cryptique manquent de couleurs. Ce style d’écriture, que j’affectionne pourtant tout particulièrement, m’a semblé lourd par moments. J’ai eu donc quelques crises d’ennui lors de cette lecture.

Cependant « Coeurs de rouille » plaira probablement à d’autres. Saxe et Dresde sont deux coques brisées qui partagent une même souffrance, la solitude, la sensation de vivre dans un monde étranger. Une poésie mélancolique imprègne le texte. Un lyrisme qui, couplée au talent de l’auteur ne laisse pas totalement indifférent.

Pour en savoir plus :

L’illustration de la couverture est de David Pairé et Myrtille Vardelle, deux graphistes français qui utilisent abondamment la photographie dans leur travail.


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« Même pas Mort » de Jean-Philippe Jaworski

Un récit celte envoûtant malgré sa première partie un peu froide

Même pas mortDernier-né de Jean-Philippe Jaworski, « Même pas Mort » est une des parutions les plus attendues des amateurs du genre. Ce roman est une autre pierre angulaire du catalogue partagé par le collectif des « Indés de l’Imaginaire ». Il s’agit du premier tome de la trilogie « Rois du Monde ». Pour rappel, Jaworski est l’auteur acclamé du recueil de nouvelles « Janua Vera » et du roman « Gagner la guerre ». Ces précédentes oeuvres prenaient place dans l’univers fictif du Vieux Royaume, et principalement dans Ciudalia, république faste, sorte de Florence gargantuesque. Changement de décor pour le petit nouveau puisque l’histoire se déroule dans l’europe celtique de l’Antiquité.

Tu raconteras 2Ainsi commence le récit de Bellovèse, fils de Sacrovèse, fils de Belinos. Un chef celte dont les yeux saluèrent plusieurs générations d’hommes. A présent, le regard du patriarche ne contemple que le crépuscule de sa vie. Cependant, sur sa langue, survit encore le goût du fer. L’écho sourd des boucliers de bronze résonne dans chacun de ses récits. Et justement, le récit qu’il s’apprête à léguer est celui de cette mystérieuse existence qui a conduit sa tribu aux confins de l’Europe. C’est sur ces terres, qu’il charge un marchand grec de transmettre son histoire. Il commence celle-ci par l’événement qui a tout bouleversé ; celui où transpercé par une lance, il se relève « même pas mort ».

Extrait "Même pas Mort"Et en effet, les mémoires de Bellovèse ne suivent pas un ordre chronologique, de la prime jeunesse aux vieux jours. Il s’agit plutôt d’un récit enchassé. Une histoire en découvre une autre, à la manière des poupées russes. Cette construction est un véritable coup de maître. Mais c’est probablement aussi une des raisons qui m’a empêché d’apprécier pleinement la première partie du roman. Car au départ, on s’attache peu à ces personnages circonspects dont on ne connait ni le passé, ni la nature des relations qu’ils entretiennent. La société celte est, en effet, très ritualisée. Du coup, au départ, ces héros sont distants. Et le ton est parfois ronflant. Mais au fur et à mesure, le brouillard se lève sur les protagonistes. Et cette tendance va crescendo jusqu’à l’apothéose où toute la lumière est faite. Si bien que l’on referme ce livre avec l’envie furieuse d’en connaitre la suite.

Jaworski, l’érudit

Page de garde par Sébastien Hayez (Les Moutons Électriques)

Page de garde par Sébastien Hayez (Les Moutons Électriques)

« Même pas Mort » se situe dans un registre plus solennel et lyrique que « Gagner la guerre ». Cependant on y retrouve la plume savante de Jaworski, aussi bien dans le style que dans ses descriptions. Dans la forme d’abord, l’écriture est toujours virtuose. Les histoires de Benvenuto le montrait déjà, le lexique de l’auteur est riche et précis. Ensuite, pour le fond, l’écrivain nous détaille une société celte authentique, beaucoup plus subtile que ce qu’en ont retenu nos vieux livres d’Histoire. On y découvre un peuple, certes guerrier, mais aux moeurs raffinés. On sent qu’une grosse documentation étaie le roman.

Bref, un livre qui charme, surtout dans sa seconde partie. Une histoire qui nous transporte sur des chemins de légende, au sein de forêts pailletées de givre. « Tu raconteras ma vie », premiers mots de « Même pas Mort » sonne comme une adresse au lecteur, en définitive, le seul garant de l’immortalité de Bellovèse.

Il faut signaler l'excellent travail mené par l'éditeur.  Hard-Cover, reliure, garde, numéros de page... Une édition très soignée.

Il faut signaler l’excellent travail mené par l’éditeur. Hard-Cover, reliure, garde, numéros de page… Une édition très soignée.

Pour en savoir plus :

– Toutes les illustrations de l’article sont l’oeuvre de Sébastien Hayez (Les Moutons Électriques). Graphiste et illustrateur, il est responsable de la conception graphique de la couverture. « Avec près de 80 couvertures de livres (Folio-SF,. Denoël, J’ai Lu, Mnémos, La Clef d’Argent, etc.) et une vingtaine de design de CDs, il se spécialise dans ces deux supports fortement standardisés, et tente de mettre en évidence le rapport tactile et sensible de ces objets imprimés. » (Source : les moutons électriques)

Son site

 


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« La Chasse Sauvage du Colonel Rels » d’ Armand Cabasson

 Des nouvelles assez peu consistantes où la fantasy n’est ni franchement assumée, ni très originale.

Illustration de Lasth (ActuSF)

Illustration de Lasth (ActuSF)

Pour cette rentrée littéraire, les Indés de l’Imaginaire célèbre la Fantasy française au travers de trois grosses sorties : « Mordred » de Niogret, « Même pas Mort » de Jaworski et « La Chasse Sauvage du Colonel Rels » de Armand Cabasson. Autant l’amateur d’imaginaire bave très probablement d’envie à l’annonce des deux premiers titres, autant le dernier le laissera certainement perplexe. « Cabasson ? Euh.. Qui est-ce ? ». Et bien, il s’agit d’un auteur de nouvelles et de romans policiers historique ( aussi connu sous le pseudonyme de Jack Ayston). Une première incursion en Fantasy donc. Un nouvel auteur, qui semble plaire tant à ActuSF que la maison d’édition l’utilise pour lancer la rentrée du collectif. Intriguant n’est-ce pas ? D’autant plus qu’il est associé à deux des auteurs français les plus marquants de ces 4 dernières années.

« La Chasse Sauvage du Colonel Rels » est un recueil de 9 nouvelles qui mêlent Histoire et imaginaire. « 1348 », par exemple, raconte la conquête de Londres par le Roi Peste. Les rues de la capitale deviennent ainsi le théâtre burlesque du chaos et de la débauche. Une autre histoire concerne « Giacomo Mandeli », un peintre italien de la renaissance loué pour son talent à représenter le vrai. Réquisitionné par l’inquisition espagnole, il est contraint de peindre le visage du diable. Enfin, des nouvelles comme « L’héritage » et « Les chuchotements de la lune » se déroulent dans le japon belliqueux des Samouraïs au XVIème siècle. La Russie, l’Irlande, les États-Unis sont autant de destinations proposées par l’auteur.

« Peu importe le flacon .. »

Les Indés de l'Imaginaire (ActuSF, Les Moutons Électriques, Mnemos)

Les Indés de l’Imaginaire (ActuSF, Les Moutons Électriques, Mnemos)

Selon l’éditeur ActuSF, Armand Cabasson propose des nouvelles où « la fantasy se perd dans les méandres de l’Histoire… ». Or, la première chose intrigante est justement la quasi-absence de Fantasy. Non seulement les éléments surnaturels sont rares, mais en plus le lecteur hésite quant à leurs existences. Véritable minotaure ou homme défiguré ? Pouvoir divin ou simple concours de circonstances ? Cela ressemble davantage à une rencontre entre Fantastique et Histoire. Même si les étiquettes sont bien loin d’être la panacée, il faut bien avouer qu’il s’agit d’un choix étrange pour affirmer une « Fantasy française ». Mais bon, le genre d’un ouvrage importe peu pour apprécier un roman.

Cependant, l’ivresse n’est pas au rendez-vous. Les nouvelles sont peu approfondies. Elle donnent, parfois, la sensation de lire des extraits de romans inexploités. Elles se bornent à des descriptions de courtes « scènes » sans intrigue construite. Déjà, Six des neuf nouvelles accordent une place importante (voir unique) aux combats. Du coup, cette récurrence a tendance à lasser. A force, de lire des ordres de batailles et des explications de formations, l’envie est forte de refermer le livre. Ensuite, les fins sont abruptes et mal amenées. Par moments, on tourne la page et on est surpris d’y voir inscrit le mot « fin ». Et justement, le lecteur y reste, sur sa faim. Certaines conclusions ont des allures de pétards mouillés. Si ces vides sont intentionnels, pour laisser plus de place à l’imagination du lecteur par exemple, je trouve l’expérience ratée. Enfin, le recueil manque d’originalité. La Fantasy aurait certainement pu s’attaquer de manière beaucoup plus franche à l’Histoire.

Heureusement trois nouvelles sortent du lot : « Giacomo Mandeli », « Saint Basile le Victorieux » et surtout « Le minotaure de Fort Bull » (par ailleurs, assez mal illustrée par la couverture). Pour le coup, cette dernière est surprenante et haletante. Elle nous raconte le siège d’un fortin sudiste vu par son général, un type défiguré, semblable à un minotaure sur son bout de forteresse. Un suspens prenant couplé à une jolie réflexion sur l’humanité et le monstrueux. De plus, Armand Cabasson utilise de manière intelligente l’histoire des soldats noirs nordistes lors de la guerre civile américaine. J’ai beaucoup apprécié.

Mais de manière générale, le recueil ne m’a paru ni très assumé, ni très original. Ce sont des petites histoires sympathiques pour certaines, mais qui ne méritent pas, d’après moi, sa place de fer de lance dans le catalogue du collectif des Indés de l’Imaginaire. Peu importe le flacon, certes… Sauf évidemment, lorsqu’on reste désespérément sobre.

Pour en savoir plus :

L’auteur de la couverture, Lasth, est dessinateur de bande dessinée et illustrateurs de plusieurs couvertures (entre autres « Butcher Bird »). Son dessin est sombre, tout en contraste. Très belle gallerie à visiter sur son site.


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« Mordred » de Justine Niogret

Récit initiatique émouvant, la poésie de Justine Niogret livre un portrait intimiste du cycle arthurien. Sublime !

Couverture de "Mordred" aux éditions Mnémos. Conception graphique par  Isabelle Jovanovic.

Nouvelle charte graphique pour Mnémos. Conception graphique de la couverture par Isabelle Jovanovic.

Justine Niogret a du génie. Les lecteurs de « Chien du Heaume », « Mordre le Bouclier » ou « Gueule de Truie » en étaient déjà convaincus. Pour les autres, ceux dont le palpitant n’a pas encore vibré, qu’ils se jettent sur « Mordred », le dernier roman de l’auteur. Cette lecture les persuadera certainement des charmes de cette plume. « Mordred » est une version intimiste et lyrique de la légende arthurienne. Plus qu’une adaptation, il s’agit d’une vision atypique sur la tragédie passée sous silence dans le célèbre cycle.

Le chevalier Mordred, fils de Morgause, « neveu » d’Arthur, gît dans sa chambre comme une poupée brisée. Une sale blessure au dos a scellé le cercueil de sa vie. Sous les draps, il se souvient de son enfance solitaire lovée dans la tanière de sa mère, cadencée par les saisons. Une période dorée où il crapahutait sous le couvert de la forêt, ramassant baies et feuilles. Mais le destin de Mordred est déjà joué. Son passage à l’âge adulte ne se fera qu’en transformant le miel en sang, et en portant sa vie comme une accumulation de deuils. « Mordred » parle au petit enfant qui survit en nous. La vie y est dépeinte comme un passage imposé où mûrir rime avec mourir. L’enfance, c’est ce vallon de soleil, dernier refuge au creux de notre tête, à jamais vivant, à jamais mort.

« Une noirceur lumineuse »

Les illustrations de Aleksy sont pour moi les plus belles du cycle arthurien

Les illustrations de Aleksy sont pour moi les plus belles du cycle arthurien

Alors effectivement, le ton de ce roman est saturnin. Le texte lyrique aux légers accents de tragédie grecque paraîtra peut-être un peu artificiel pour certains. Or par ce style magnifique, l’auteur touche juste, comme toujours. Elle trifouille dans nos tripes, parle à l’intime. Ses paroles sont authentiques. Certains passages nous soufflent. On les note, on marque la page. On veut s’en souvenir. Son éditeur, Mnémos, la résume très justement par : « Une langue forgée aux fers des batailles et polie aux songes… Justine Niogret entraîne le lecteur dans ses mondes à la noirceur lumineuse et à l’onirisme cru.»

Tout le monde connaît Arthur , ne serait-ce que par le truchement de ses nombreuses adaptations. En effet, les versions et les théories pullulent. Morgause est-elle une sorcière, une guérisseuse, une fée ? Mordred est-il un neveu ou un fils inavouable d’Arthur ? La sagesse de Justine Niogret est de ne rien imposer. Elle tait tout ce que le lecteur est censé savoir. Par la même occasion, elle maintient le flou de la légende. Du coup, le lecteur détient une grande liberté d’interprétation. Il y a de la richesse dans ces silences. Parlons-en du silence justement ! Celui-ci est un trait récurrent chez les personnages de l’écrivain. Elle a compris que la magie existait dans les choses que l’on taisait. Cette manière pudique de raconter est émouvante. « Mordred » est un récit qui marque. Je n’avais pas ressenti ça depuis « Chien du heaume ».

Pour en savoir plus :

– « Mordred » est une des trois sorties des « Indés de l’imaginaire« , le collectif réunissant les éditions Mnémos, Les Moutons Électriques et Actu SF. Ce collectif célèbre la rentrée de la Fantasy française avec deux autres titres : « Même pas mort » de Jaworski (Les Moutons Électriques), « La chasse sauvage du Colonel Rels » de Cabasson (Actu SF).

Magazine promotionnel du collectif

– La conception graphique de la couverture est de Isabelle Jovanovic 

– Aleksi Briclot est un illustrateur français qui travaille autant dans la bande dessinée que dans le design du jeu vidéo. Son livre «Merlin» est, d’après moi, un des plus beaux recueils d’illustrations sur le cycle arthurien. (Facebook : Aleksi Briclot (An eye on I) )

Son site


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« Porcelaine » d’Estelle Faye

Un conte tendre et merveilleux dont la poésie vous laisse rêveur.

Couverture de "Porcelaine" par Amandine Labarre (Les moutons électriques)

Couverture de « Porcelaine » (Les moutons électriques)

Édité par « Les moutons électriques », « Porcelaine » est le deuxième roman d’Estelle Faye. Inspiré par la mythologie chinoise, ce conte onirique nous transporte dans l’Asie du IIIème et XVIIIème siècles. Sans aucun doute, une publication rafraichissante pour l’imaginaire français.

Niché au coeur des monts du Hunan, un petit village de potiers déclenche le courroux du Dieu du Hengsan. De fait, les habitants ont creusé trop profondément dans la montagne pour y loger leurs «fours-dragons». Et, afin d’alimenter ceux-ci, les bucherons grignotent avec déraison le territoire sacré de la divinité. Cependant, malgré l’accumulation de catastrophes, l’artisan le plus talentueux du village s’entête dans sa quête de la porcelaine parfaite. Depuis la mort de sa femme, il y consacre toute son énergie, délaissant ainsi son fils Xiao Chen. Mais le jeune garçon, entièrement dévoué à son père, subit l’ire divine. Maudit, il se voit affublé d’un faciès de tigre. Xiao va ainsi commencer une vie d’errance rythmée par les rencontres, les amours passionnels et les merveilles de la Chine.

« Pendant presque quinze siècles, rivalités et amour s’entrecroisent, tissant une histoire de passion, de tendresse et de sacrifice, sur fond de magie et de théatre. »

(Les moutons électriques, éditeur)

« Porcelaine » fait figure de source fraîche et douce dans la littérature de l’imaginaire. Portée par le style agréablement fluide d’Estelle Faye, la lecture coule sur les mots avec légèreté. En effet, la narration est au présent, comme si la conteuse nous transportait directement face aux évènements. L’onirisme ne quitte jamais le lecteur. Du coup, s’installe une atmosphère soyeuse propre aux contes. Les émotions prennent vie au travers de figures magiques.

Dans la première partie, ce type de narration entraîne parfois un désintérêt face à des personnages qui se cantonnent à des rôles de papier. Le manque de dialogues et de focalisations internes rend le récit artificiel. Mais cette impression s’avère de courte durée. Progressivement, l’histoire enivre par sa poésie et passionne par ses protagonistes qui se complexifient et nous émeuvent.

Il était une fois…

Traditional chinese painting par slightboy (deviant art)

Traditional chinese painting par slightboy (deviant art)

Imaginez une nuit étoilée. Une place de village se pare de soies pourpres et de lampions rouges qui oscillent discrètement dans la brise légère. Sur scène, un comédien virevolte et tranche l’air de ses sabres de bois. Son numéro est envoûtant. Il arbore un magnifique masque de tigre blanc. Émerveillés, des visages d’enfants s’illuminent au moindre geste de l’acrobate. Pendant un court instant, rien d’autre n’existe. Pour un soir, les héros de légende se réveillent. C’est la magie de la scène. « Porcelaine » est un éloge du pouvoir de l’imaginaire, du rêve, du spectacle. Le théâtre y agit comme un véritable exorcisme du quotidien. Ce roman nous parle de l’ancienne magie du monde. Celle qui, souillée par la modernité, survit dans l’art des acteurs et autres conteurs. L’écrivain m’a touché en évoquant la sensibilité du comédien. À travers la tendre pudeur de Xiao, elle nous raconte la peur de l’artiste de ne pas être à la hauteur des personnages qu’il incarne.

Le cadre du roman est évidemment un atout de taille. Cette histoire se déroule dans la Chine des trois royaumes et celle des empereurs Qing. Loin de tomber dans la simplicité de la carte postale, ce décor est traité avec subtilité. Bon, le but ici n’est clairement pas de tracer un portrait politique ou historique. Mais, il est agréable de sentir un souci de crédibilité de l’univers. Par exemple, le récit aborde les relations entre Mongols et Hans ou l’influence de l’occident sur Pékin. La mythologie chinoise imprègne le fil narratif et le bestiaire. La rencontre avec un univers différent est très agréable (même si occidentalisé, il s’agit d’un roman français.) Le lecteur prend ainsi une bouffée d’exotisme. Trop rares sont les romans de fantasy qui s’éloignent du vivier légendaire européen et s’alimentent des saveurs de l’Asie.

La Légende du Tigre et de La Tisseuse est une magnifique métaphore sur la vie : l’emprise du temps, la magie de l’existence, l’abnégation dans le couple… La poésie de certains passages laisse rêveur. Le récit se poursuit crescendo jusqu’à une superbe conclusion à la hauteur des attentes du lecteur.

Illustration de "Porcelaine" par Amandine Labarre (les moutons électriques)

Illustration de « Porcelaine » par Amandine Labarre (les moutons électriques)

Pour en savoir plus :

La superbe couverture digne des estampes chinoises est l’oeuvre de Amandine Labarre. Vous pouvez découvrir son travail sur son site ou son blog 

Interview de Estelle Faye sur Elbakin

Site de l’éditeur, les moutons électriques

 


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« Martyrs » T.1 de Olivier Peru

Une fresque épique, de solides personnages, un parfum de légende.

Couverture de "Martyrs" illustré par Olivier Peru chez "J'ai lu". Publié en semi-poche.

Couverture de « Martyrs » illustré par Olivier Peru chez « J’ai lu ». Publié en semi-poche.

Au royaume de Palerkan, Helbrand et Irmine Lancefall, frères assassins, sont condamnés à vivre dans l’ombre. En effet, leurs yeux dorés trahissent leur ascendance Arserker, une race éteinte de fabuleux guerriers. On raconte que ces berserkers dominaient autrefois les champs de bataille. Certains ajoutent qu’ils étaient dotés de pouvoirs fantastiques. Bref, de vrai bêtes de guerres dont les histoires terrorisent encore les enfants. Mais les frères Lancefall n’ont que rarement croisé l’un de ces monstres. Le plus jeune, Irmine, ne croit d’ailleurs guère à toutes ces fariboles. Cependant, un mystérieux borgne les mènera, bien malgré eux, sur une route parsemée d’énigmes tirées de ce sanglant passé. « Et tandis que la guerre menace d’embraser le monde, que les puissants tissent de noires alliances. Ils vont devoir choisir un camp. Leur martyre ne fait que commencer… » (J’ai lu)

Après « Druide« , Olivier Peru, illustrateur et scénariste, se lance dans un cycle de fantasy épique franchement assumé avec « Martyrs« . On y retrouve son goût du mystère et une brochette de héros bien charpentés. La prose de « Martyrs » empreinte à l’art des conteurs. Car son talent n’est pas tant de surprendre que de captiver. Chacun de ses personnages jouit d’une aura charismatique : le père carnage, le gros roi Karmalys, le fascinant Huparn Caval. Ils portent tous leurs secrets, leurs histoires personnelles. Pour certains, l’auteur prend soin de nous partager leur passé, leurs pensées et leurs peurs. Pour d’autres, ils deviennent une énigme que le lecteur a hâte de résoudre. Ainsi, un royaume se construit, à travers le regard des hommes qui le façonnent. Cela augure une fresque colorée pleine de potentiel.

Seul souci, une sensation de longueur. En effet, le narrateur prend sont temps pour planter proprement chaque scène. Du coup, le récit est très clair, mais par moments un peu statique. J’aurais apprécié que les événements se bousculent davantage. Et puis, je dois bien avouer qu’une romance entre certains personnages m’a un peu lassé. Outre ces détails, l’histoire est rythmé par des surprises et découvertes. Les mystères autour de la race mythique des Arserkers, du borgne et de ses cartes de tarots jouent pour beaucoup dans l’attrait du roman. Du coup, on pardonne facilement le côté un peu pesant.

Palerkan, un monde séduisant

Le roi Karmalys par Olivier Peru. Sur son blog, l'auteur lance l'idée d'un artbook centré sur "Martyrs"

Le roi Karmalys par Olivier Peru. Sur son blog, l’auteur lance l’idée d’un artbook centré sur « Martyrs ». Oh oui !

Cet univers d’assassins, d’intrigants ou de rebelles évolue sur une terre récemment unifiée sous la bannière du corbeau couronné, le Reycorax. Le roi Karmalys, héritier de cette ascendance, lutte pour pacifier le monde connu et sortir ainsi de l’ombre de ses illustres ancêtres. Stratège impitoyable, il veille à empoisonner les relations dans les cités nordiques. De même, il étouffe dans l’oeuf la soif de liberté des insulaires. Seule la cité d’Alerssen, joyau culturel et commercial, s’est ménagée une relative indépendance dans la gestion de ses affaires. Quant au peuple, il est séduit de plus en plus par l’Écriture, une religion louant un dieu unique : le Roi Silence. « Un guerrier entaillé de cicatrices et de mille rides de chagrin dont le retour prochain est annoncé ». Dans sa sombre Bible, ce culte a prophétisé nombre d’événements tragiques, entre autres la « Marche des spectres ». De fait, les habitants sont désormais forcés de composer avec des revenants qui déambulent dans les ruelles.

Olivier Peru dote son monde d’une bonne personnalité, mélange de moyen-âge et de renaissance, de christianisme et de paganisme. L’auteur crée une véritable impression d’historicité. La terre de Palerkan existe et séduit, sans artifices. Même les contrées à peine décrites donnent envie de dévorer la suite : que ce soit les coutumes claniques des insulaires, les intrigues des forêts suspendues et surtout les mystérieux Arserkers. Écrire une série épique s’avère un exercice exigeant. Non seulement la création doit être tangible, ce qui demande des capacités didactiques. Mais en plus elle doit maintenir l’intérêt sur la durée. Et l’écrivain s’en sort plutôt bien.

Il est à signaler que le livre est magnifiquement illustré par l’auteur lui-même. Au détour d’un chapitre, on croise des vitraux et des cartes de tarots représentés avec beaucoup de style. Les mythes et légendes du roman y prennent vie. Très agréable !

Vitrail par Olivier Peru. Les illustrations du roman sont en noir et blanc.

Vitrail par Olivier Peru. Les illustrations du roman sont en noir et blanc.

Pour en savoir plus :

– Elbakin a réalisé une très bonne interview de l’écrivain. A lire !

Interview

– Blog de l’auteur où il présente, entre autres, certaines de ses illustrations. Il évoque aussi la possible adaptation de « Martyrs » en série télé.

Blog d’Olivier Peru

– La maison d’édition « J’ai lu » propose de très longs extraits du roman sur son site. Une bonne initiative, trop rare dans les communications autour des romans.

Martyrs chez « J’ai lu »